Le Conte brésilien d'Elaine Caffé
Eliane Caffé, née en 1962, a réalisé son premier long-métrage en 1998. Le film s’appelait Kenoma et il avait été choisi pour le programme de la Mostra de Venise la même année. Quatre ans après son premier exploit, Caffé est revenue avec un deuxième film, Narradores de Javé (titre international, The Storytellers), très hilarant, qui raconte l’histoire d’un village qui va être submergé par l’édification d’un grand barrage et dont les habitants, pour sauver leur petite ville, décident de rédiger une « Odyssée de la Vallée de Javé », pour démontrer la valeur historique du site. Mais le seul qui sache écrire dans le village c’est l’ancien employé de la poste, mis au ban de la communauté après un incident compromettant. En outre, les versions de cette histoire ne coïncident pas … Le tout est raconté à un jeune qui vient de perdre son ferry boat par un témoin de ces faits, dans un bar, pendant une longue nuit d’attente. Ce merveilleux film sur le plaisir de la narration qui dresse un portrait exquis de l’âme et de l’humour brésiliens a récemment remporté le prix Fipresci au Festival de Fribourg. Nous avions rencontré Eliane Caffé au Festival de Rotterdam, où le film était présenté en première mondiale.
D’où vient l’idée de départ de Narradores de Javé ?
Quand j’ai commencé mon premier long-métrage, Kenoma, j’ai connu un personnage réel qui s’appelait Pedro, un vrai monsieur qui m’a raconté son histoire. C’était un homme qui travaillait à la poste, mais la poste allait fermer, donc, pour que la poste ne ferme pas, il a créé toute une sorte de correspondance avec d’autres personnes pour essayer de sauver son travail. Donc au départ de ce film il y a cette histoire. Puis, j’ai commencé à réfléchir sur la manière que je pouvais trouver pour faire que les gens d’un village puissent raconter leur propre histoire et qu’est-ce que pourrait être en fait la manière qu’allait procurer la nécessité pour ces gens-là d’écrire leur histoire. Le truc donc c’était l’inondation, provoqué par un barrage, qui allait submerger le village. Détruire une ville c’était une raison suffisante pour que les gens commence à écrire de manière à préserver leur identité !
Narradores de Javé est un très beau film sur la narration et le plaisir de la narration. Est-ce que ce plaisir était une des raisons qui vous ont convaincue à le réaliser ?
Il y a plusieurs formes de raconter des histoires, et le cinéma en est notamment une. En explorant l’intérieur du Brésil, en voyant les gens chez eux, j’ai constaté que la manière dont ils parlaient n’était pas seulement une transmission d’informations, mais que c’était aussi un acte d’interprétation. Tout de suite, j’ai senti que dans leur manière de raconter leurs vies il y avait, déjà un engagement, un pari. Quand les gens parlent, ils utilisent beaucoup d’images, dès qu’ils commencent à parler on crée des images mentales et ça provoque une difficulté dans la traduction en images de ce langage. Avec Luiz Alberto de Abréu, qui a écrit le scénario avec moi, nous nous sommes demandés comment créer un film où le mot serait le centre de tout. Quand nous avons commencé à tourner le film, nous avons pris le parti de mettre le mot au centre, et non pas l’image. Donc, nous n’avons pas changé les cadres pendant les dialogues, avec des champs et des contrechamps, pour faire que l’image parle plus que le mot. Les mots continuent, et il y a une forme de théâtralité qui est gardée dans le film. On voulait que toutes les gestes qui sortent des personnages, ça fasse aussi partie du film.
En fait, dans ce film on peut vraiment apprécier la magie de la langue brésilienne, qui fascine et captive. Tous ces dialogues, très construits sur des images, qui rendent peut-être beaucoup des passages intraduisibles, étaient-ils déjà dans le scénario ?
Ça n’était pas tout au départ dans le scénario. À fur et à mesure que les acteurs ont commencé à faire des répétitions sur place avec les habitants du village, ce genre de choses est venu comme ça, par improvisation. Ils ne sont que des rencontres heureuses entre les personnages qui étaient dans le scénario et les personnes du village, qui ont été incorporées dans le film.
Par exemple, dans la séquence à la maison de Teodora il y a un moment où on dit « Attendez ! Attendez ! Attendez ! », et aussi, quand il y a le fou dans l’église qui cri la même chose « Attendez ! Attendez ! Attendez ! »: ce sont deux exemples de scènes où il fallait que nous nous imposions vraiment parce que les gens du village entraient tellement dans la scène qu’il fallait que nous nous mettions vraiment face à eux, sinon ils allaient nous manger !
Donc, vous avez travaillé en mélangeant des non professionnels avec des comédiens professionnels ?
Oui, en vérité dans le film il y a beaucoup d’acteurs professionnels, mêlés avec les non professionnels. Au moment où nous avons fait le choix des acteurs, nous avons cherché des gens de là-bas qui avaient déjà un bagage régional. Nous avons d’abord voulu prendre des gens qui n’étaient pas connus et même les gens, comme l’acteur principal où l’actrice qui joue Teodora, qui sont des professionnels, sont toujours des acteurs un peu mis à part par rapport à toutes les opportunités qu’ils pourraient avoir, voire cantonnés toujours dans le même rôle, dans une typologie de personnages stéréotypés.
Où s’est-il passé le tournage du film ? Est-ce que cette partie du pays a été réellement intéressée par la construction de barrages ?
Le film a été tourné dans un village du Sertão de Bahia, dans la région de Bahia, donc dans l’ouest du Brésil, près de la rivière qui s’appelle San Francisco. Les images de la grande vallée, pourtant, ont été prises dans un autre coin, toujours dans la région de Bahia, mais pas dans le Sertão.
En fait, au départ c’était la présence d’une rivière l’élément le plus important au moment du repérage, pour justifier la destruction du village par la construction d’un barrage.
Les histoires des gens du village, peut-être inventées, se mêlent entre elles pour créer la généalogie de la vallée de Javé. Est-ce que vous vouliez montrer comment l’histoire ordinaire devient mythe ?
En vérité, il a une limite, une frontière entre l’histoire qu’on peut dire mythique et d’autres genres d’histoires, très quotidiennes, très ordinaires. Mais pour les gens cette limite-là n’est pas une chose claire.
Je pense donc que tous le monde se comporte comme les gens du village de Narradores de Javé : on a toujours envie de parler de son histoire comme si c’était une histoire un peu mythique, pour démontrer la grandeur de son passé et sa propre grandeur aussi. On a donc aussi envie de voir son histoire préservée comme si c’était une histoire mythique.
Les différentes versions de l’histoire de la Vallée de Javé proposées par les villageois, sont-elles aussi un témoignage, une réflexion des différentes identités, des différentes provenances, qui ont conduit à la formation de l’histoire et du peuple brésiliens ?
C’est vrai qu’il y a cette pluralité dans la formation du Brésil et du peuple brésilien, aussi une sorte d’héritage de l’errance de notre peuple. Mais, je pense que la question principale c’est de savoir que dans le moment où on va écrire, construire, l’histoire officielle, ou l’histoire qu’on établisse comme véridique, il y a toute une série de conflits qui commencent à surgir pour décider l’histoire, et pas les autres, qui sera préservée. Et ça n’est pas seulement le cas du Brésil. L’histoire officielle en réalité est seulement une des versions possibles qui, pour des raisons politiques ou d’autre genre, devient l’Histoire.
Ici à Rotterdam, je me suis aperçu que vous participez systématiquement à toutes les projections pour vérifier l’accueil du public.
J’ai passé quatre ans sur ce projet, donc le moment où le film arrive en salle, c’est pour moi très délicat, parce que c’est le moment où je veux savoir ce que les gens ressentent. Il y a pour moi une sorte d’exposition, je me montre et je montre mon intimité, les quatre ans que j’ai passé sur le projet. Et puis il y a une préoccupation, un désir un peu secret que tous les gens aiment, se passionnent à l’histoire que je leur raconte. Enfin, c’est un désir qu’on ne peut pas réaliser, mais quand même ce désir existe !
Paolo Bertolin