Lee Chang-dong : interview rétro-verso
1980 : écrivain et dramaturge ; 1993 : scénariste ; 1997 : réalisateur ; 2003 : ministre de la culture... Parcours sans faute pour Lee Chang-Dong, homme de lettre devenu l’ambassadeur d’un cinéma tout à la fois poétique et sans concession sur la société coréenne. Avec cette interview-vérité, Filmfestivals.com vous propose de remonter le cours de cette étonnante ascension, en commençant par le dernier film de Lee Chang-Dong, Oasis, révélation FIPRESCI de l’année à Cannes.
Des personnages handicapés apparaissent régulièrement dans vos films, non seulement ceux que vous avez réalisés mais aussi ceux que vous avez scénarisés. Cette récurrence est-elle d’une quelconque manière liée à des circonstances votre vie privée ?
(Sourire mystérieux) En fait… oui. Mais n’attendez aucune confidence de ma part, vu que je n’ai jamais rien révélé de ma vie privée dans mon propre pays. Je ne veux pas être vu comme un réalisateur qui fait des films sur des handicapés à cause de malheurs personnels, même si on m’accuse souvent en Corée de faire des films sur des handicapés en ne connaissant rien d’eux concrètement… C’est là d’ailleurs toute l’ironie de ma situation.
Les handicaps de vos personnages peuvent-ils être vus comme des symboles ?
Oui, leur handicap représente avant tout l’attitude discriminatoire et marginalisante exercée sur toute personne dite « différente » par la grande majorité des gens dansa nos sociétés.
Dans Oasis, vous allez au delà des apparences et nous faites pénétrer dans l’intimité d’une femme handicapée, dans ses rêves …
Quand je me fais un film, je sonde sans relâche mes motivations. Peut-être parce que je n’ai jamais rêvé de devenir réalisateur. J’ai d’abord été écrivain avant de devenir, un peu par hasard, réalisateur. Pour moi, un film ne doit pas être une reproduction de la réalité, mais avant tout une fantaisie, un rêve. Je pense que les gens ont besoin de ce genre de rêves pour s’évader de la réalité et se régénérer afin de pouvoir mieux affronter la réalité. Pour moi, les rêves sont source de vitalité. Oasis est une fantaisie destinée à éclairer les gens sur leurs propres expériences.
L’amour, au cœur du film, est aussi une fantaisie. Nous avons tous vécu un grand amour au moins une ou deux fois dans notre vie, et quand cet amour est parti, nous nous sommes tous sentis endeuillés et esseulés. Mais l’amour est une expérience essentielle de la vie. Voilà sans doute pourquoi les dieux nous ont conféré le pouvoir d’aimer. En faisant Oasis, je me suis demandé si je voulais seulement dépeindre un amour à l’eau de rose, ou au contraire un amour très fort, d’une vitalité intense. Le concept de frontière qui traverse le film est d’ailleurs né de ce questionnement.
Le rôle de Gong-ju a dû être très dur pour l’actrice Moon So-ri... Comment avez-vous travaillé avec elle pour qu’elle se « transforme » littéralement en handicapée ?
Mon but était vraiment de dépeindre le handicap du personnage d’une manière aussi crédible que possible, en atteignant assez de fidélité sur le plan pathologique pour que le public ne soupçonne jamais la moindre supercherie. La vérité, c’est que Moon So-ri a dû être emmenée deux fois à l’hôpital pour cause de spasmes musculaires. Sur le plateau, il y avait toujours un masseur qui détendait ses muscles avant et après chaque prise. Le début du tournage a été très dur pour elle, mais peu à peu elle s’est habituée. Le plus dur pour elle fut sans doute d’accepter en premier lieu d’interpréter une personne handicapée. Ce fut une décision très intimidante et déstabilisante.
Peppermint Candy, le film qui vous a vraiment fait connaître, notamment au festival de Cannes, était construit sur le principe d’une chronologie inversée, remontant de 1997 à 1979. Etait-ce votre concept dès l’origine du projet et avez-vous justement tourné en observant cette chronologie ?
Oui, tout le tournage du film s’est déroulé en respectant la chronologie du scénario. Les producteurs m’avaient plutôt conseillé de tourner dans l’ordre normal des événements, de 1979 à 1997, pour faciliter le jeu des acteurs. A l’inverse, je pensais qu’il fallait respecter la progression du scénario, dans lequel un homme est en quête de son innocence, de ses rêves et idéaux perdus. J’ai donc insisté pour tourner dans l’ordre inversé. Et je me suis rendu compte que ce procédé permettait effectivement à l’acteur principal de découvrir et de comprendre, comme son personnage, tout ce qu’il avait perdu au fil de sa vie. Ce tournage fut pour lui un véritable voyage aux sources d’un autre être.
Peppermint Candy est en fait le premier film que vous vouliez réaliser …
Oui, mais comme c’était un film complexe, mon entourage m’a conseillé de me faire la main sur un autre film. J’ai donc fait Green Fish, un film plus commercial dans lequel j’ai expérimenté les conventions du mélodrame et du film noir. Ce film m’ayant permis de faire mes preuves, j’ai ensuite pu m’atteler à Peppermint Candy.
Les personnages principaux de Green Fish et Peppermint Candy se comportent d’une manière assez similaire. Dans Green Fish, Makdong brûle l’écharpe de la femme dont il est amoureux. Dans Peppermint Candy, Yongho vend l’appareil photo, cadeau de son amour passé. Vous semblez vous attacher à des personnages qui ont perdu ou sont en train de perdre quelque chose…
Dans Green Fish, Makdong brûle l’écharpe non d’une femme, mais de l’image d’une femme qu’il a nourrie dans son for intérieur sans pouvoir lui trouver aucune correspondance dans la réalité. Ainsi, lorsqu’il réalise qu’il est tombé amoureux de l’image d’une femme, il accepte enfin la réalité, sa destinée, et décide de brûler le symbole de ses trompeuses illusions.
Dans Peppermint Candy, Yongho réalise qu’il est au bord de l’abîme. L’appareil photo est une relique de son innocence, qu’il a décidé de répudier définitivement. Et le fait de vendre l’appareil photo lui fait prendre conscience d’autant plus fortement de l’abîme dans lequel il plonge. Il est alors au coeur de sa propre destruction.
Parlons de vos propres rêves brisés. Vous étiez encore jeune en 1980, l’année du massacre de Kwangju, qui est évoqué dans Peppermint Candy. Quelle sorte de jeune homme étiez-vous à cette époque, et comment ce massacre a-t-il affecté vos propres rêves et idéaux ?
Quand j’avais 20 ans, j’avais des rêves et des idéaux plein la tête, des idéaux très purs. Je ne savais pas encore de quoi la vie était faite, mais j’étais sûr qu’elle était pleine de beauté. J’étais un jeune homme très sensible, et quand on heurtait mes sentiments, je me sentais profondément meurtri et trahi. Cependant, en vieillissant, je me suis rendu compte que je devenais de plus en plus insensible aux choses de la vie, comme si mon cœur se couvrait d’une carapace. J’avais perdu les rêves et les idéaux de ma jeunesse, et j’en conçus beaucoup de tristesse. Je pense que la dictature et le massacre de Kwangju ont sonné le glas des idéaux de toute une génération. Nous avons tous ressenti le plus profond désespoir, nous nous sommes tous sentis trahis par le monde entier. D’une certaine manière, ce sentiment de trahison et de perte est à la source de nos vies d’adultes.
Le personnage principal de Peppermint Candy a éprouvé ces mêmes sentiments, bien que j’ai voulu insister sur le fait qu’il cherche à retrouver son innocence perdue. Je voulais que les jeunes de 20 ans accompagnent ce personnage dans son voyage aux sources de sa jeunesse. Je voulais leur montrer qu’eux avaient encore le choix, qu’ils étaient au carrefour de leurs vies et qu’ils avaient encore le loisir d’emprunter des voies différentes.
Propos recueillis par Robin Gatto.
Remerciements : Kim Hyun-jung.