Liénard et Caneele Font Place au Ciel
Trois ans après son très controversé prix d'interprétation
cannois pour L'Humanité de Bruno Dumont, Séverine Caneele
revient au cinéma dans un rôle fort et inattendu. Dans Une Part
du Ciel de la jeune réalisatrice belge Bénédicte Liénard,
Séverine Caneele interprète Joanna, une jeune détenue révoltée
contre l'univers carcéral. Nous avons rencontré Caneele et Liénard
au dernier festival de Cannes.
Séverine, comment êtes-vous arrivée sur ce projet ?
Séverine Caneele : Après Cannes 99, j'ai eu envie de combattre
la terrible polémique qui s'était élevée sur mon
prix d'interprétation. J'ai réfléchi une bonne année
à ce que je voulais vraiment faire. Et lors de la sortie de L'Humanité
en octobre 99, j'ai pu rencontrer Bénédicte Liénard qui
m'a demandé de tourner avec elle. Elle m'a présenté son
scénario, que moi et mon mari avons lu ensemble. Et ça m'a donné
envie de le faire, de faire ce rôle de composition, de relever ce défi
à moi-même et ne pas rester avec l'étiquette d'une fille
d'un seul film. Et j'ai réussi grâce à Bénédicte
et à ce film qui est quelque chose de très puissant, de très
beau.
Comment vous êtes vous mise dans votre personnage de détenue?
Pour ce rôle, Bénédicte m'a entraîné dans
la prison bien avant le tournage. J'ai participé au casting dans la prison
avec les détenues. Elles m'ont expliqué leur vie, pourquoi elles
étaient là. J'ai senti leur force intérieure, pour résister,
et j'ai en fait pris cette force là et je me suis fondue en elles. Et
elles m'ont énormément aidée pour trouver la force de mon
personnage.
Il y a une scène de dépouillement et de punition par isolement
assez dure dans le film
C'est quelque chose qui m'a inquiété avant le tournage. C'est
une scène dans ce qu'on appelle une " cellule nue ". C'est
une grosse punition. On peut y rester entre trois et neuf jours. On est soumis
à une privation totale. On est complètement seul, dans notre solitude,
notre tristesse. Tous les mauvais souvenirs reviennent. C'est là que
les filles sont cassées, en fait. Elles perdent leur dignité,
sont mises au plus bas d'elles-mêmes. Elles se retrouvent confrontées
à elles-mêmes, et ça leur fait peur. Donc, sérieusement
parlant, tout ça m'a inquiétée. On me voit pleurer dans
le film, et j'ai eu un vrai sentiment de désespoir qui m'a fait éclater
en sanglots. Même aujourd'hui, en me voyant, j'ai les larmes aux yeux.
C'est dur, comme un coup de poing dans l'estomac. J'ai été confronté
à la pression de cette prison. C'est un contexte hors du commun, un peu
inexplicable. Il faut le voir pour le croire. C'est un sentiment qui m'a aidé
pour jouer ce rôle. Et les filles m'ont énormément soutenue.
Elles m'ont expliqué comment elles étaient quand elles sortaient
de prison. Et je l'ai ressenti moi aussi. On est complètement à
plat, on n'a plus beaucoup d'énergie.
Vous travaillez toujours dans une usine ou est-ce fini ?
Je continue toujours. Après L'Humanité, je suis retournée
à l'usine ; après Cannes 99, je suis retournée à
l'usine. Entre-temps, j'ai fait la promotion du film, des voyages à l'étranger.
J'ai tourné avec Bénédicte Liénard, mais dès
la fin du tournage, je suis retournée à l'usine. Je suis venue
aussi au festival de Cannes 2002 pour promouvoir le film de Bénédicte,
mais après je suis retournée à l'usine. Je n'oublie pas
d'où je viens. J'ai fait deux films depuis 1998, et entre-temps je vais
à l'usine pour gagner ma vie et pouvoir vivre avec mon mari et mon fils
qui est venu au monde en juillet 2000.
Vos collègues de travail vous soutiennent-elles ?
Elles se posent la question de savoir pourquoi je retourne à l'usine
! (Sourire) Elles me demandent souvent : " Mais pourquoi tu es là
? " Et je leur réponds que j'ai besoin de me retrouver parmi elles,
de retrouver mes racines et de ne surtout pas de partir vers quelque chose qui
va me dépasser, et où je vais perdre mon identité. J'ai
un peu peur de ça, de ma perte de racines dans le cinéma. L'usine
est donc un retour aux sources, un moyen de vivre avec ma famille, dont je ne
veux surtout pas décrocher. Je veux continuer à me construire
par moi-même et ne pas oublier ma vie d'ouvrière. Parce que je
pense que si je perds ça, je me perds moi-même.
Carol Shyman & Robin Gatto