Default Banner
Published by Editor
Jun 27, 2002
Established 1995 filmfestivals.com serves and documents the festival community, offering 92.000 articles of news, free blog profiles and functions to enable festival matchmaking with filmmakers.THE NEWSLETTER REACHES 198 000 FILM...

Gérard Meylan à nu

Bien qu’il ne soit pas un acteur de composition – il apporte aux rôles essentiellement ce qu’il est – Gérard Meylan a, pour le rôle de Marco dans le dernier film de son ami Robert Guédiguian Marie-Jo et ses deux amours, suivi une préparation un peu spéciale qu’il vous révèle avec un gros sourire dans cette interview cannoise exclusive… Avant de mener les débats vers un terrain plus politique qu’il serait impossible d’éviter avec ce membre très attachant et très engagé de la famille Guédiguian…

Vous n’êtes pas acteur de formation mais jouez dans les films de Robert Guédiguian depuis plus d’une vingtaine d’années. Quel regard portez vous sur votre jeu, et quels seraient les avantages de votre position particulière ?

L’avantage que j’ai, c’est justement de ne pas être acteur. Je n’ai jamais appris à faire l’acteur. Donc j’essaie toujours, au contraire, d’aller au plus près de ce que je suis en tant qu’homme. Et donc, je me sers beaucoup de comment je suis, comment je parle, comment je bouge, et de ma peau, aussi, en quelque sorte. Et quelque part, c’est bien pour moi parce que Robert, en gros, c’est ce qu’il demande à ses personnages, qu’il soient incarnés. Donc pour moi, entre le premier film avec Robert et celui-là, j’ai l’impression ne pas avoir beaucoup modifié mon jeu, en tout cas ce qui en est le fondement et la base.

Quels souvenirs gardez-vous du premier film avec Robert (Dernier Eté, 1980) ?

J’ai de très bons souvenirs de ce premier tournage, parce que déjà c’était le premier, dans le vrai sens du terme, on était tous dans une aventure extraordinaire. On allait raconter une histoire, faire un film, c’était pour nous quelque chose de merveilleux. Et c’était un vrai bonheur de tourner, parce qu’on était entre copains, amis, à l’Estaque, notre quartier, dans nos murs. Et donc, c’était un vrai plaisir, qui continue… (Sourire)

Avez-vous eu des craintes par rapport aux scènes de nudité dans ce dernier film ?

Ce film, quand Robert me l’a proposé, à la première lecture, j’ai eu le sentiment que je ne pouvais pas le faire, car il me semblait impossible de me dénuder physiquement comme ça, devant l’équipe, de se dénuder tout court. Mais Robert m’a donné le droit de réfléchir et de faire un travail intérieur. Et c’est que j’ai fait. J’ai fait même plus que ça, même si c’est anecdotique : en fait, pour me préparer aux situations du film, je suis allé jusqu’à m’inscrire dans un camp de naturistes… (sourire) Et pendant deux mois, je suis allé à la plage, et je me suis dénudé… Et petit à petit, je me suis aperçu que cet acte de se mettre nu devant l’autre frisait le naturel, et qu’on pouvait s’en servir comme d’un retour aux sources. Et c’est ce que j’en ai fait, je me suis retrouvé enfant (rires), c’est le jeu que j’ai fait. Et après, en tournant, je me suis rendu compte que ce n’était pas cette nudité là qui était la plus difficile, mais celle des sentiments, le fait d’incarner ces personnages jusqu’au bout, c’est à dire jusqu’à une telle sobriété de jeu que ne transparaisse plus que l’essentiel, de sa propre intimité, mais plus que physique : morale, aussi. Et donc voilà, il y a eu un double jeu du nu qui fait qu’à un moment, je crois, on est parvenu à conquérir l’essence de ces personnages, dans leurs émotions et leur humanité.

Comment voyez-vous votre personnage et l’attirance entre Marie-Jo et lui?

C’est un homme qui découvre l’amour, même s’il a, comme les autres personnages, entre 45 et 50 ans. Et cet homme d’âge mûr, installé dans la société – il est pilote de bateau- découvre donc l’amour. C’est un homme qui a l’habitude voyager, de faire le tour du monde – il en parle d’ailleurs dans le film – et en même temps, on sent que cet amour devient de plus en plus une attache et qu’il a de plus en plus de peine à quitter Marie-Jo. Donc c’est un homme qui est à contrario du mari qui est installé, il est du côté du rêve, c’est peut-être aussi ce qui attire Marie-Jo dans ce personnage là. Il fait sans doute la complémentarité du mari – qui est celui qui a une attache, un foyer, des enfants avec Marie-Jo – ils partagent donc tous deux une histoire au contrat signé – mais Marie-Jo va chercher chez lui le voyage, le rêve, l’ailleurs, l’aventure. On peut donc penser ça, et penser aussi que quelque part ils sont identiques, car ils ont tous deux la même chose à défendre, à savoir un amour immense. Et à mon avis, d’ailleurs, quel que soit l’aspect physique, social, chez n’importe quel individu, ce qui prime c’est d’abord les sentiments. Et là, je pense qu’il est difficile de les opposer, ils sont complémentaires, et se respectent mutuellement.

Voyez-vous la fin du film comme un jugement moral sur leur histoire d’amour ?



La fin du film, je ne crois pas que c’est Robert Guédiguian qui l’a choisie. Il ne prend pas la décision de dire que l’amour est plus fort d’un côté, que Marie-Jo va aller là plutôt qu’ailleurs. C’est un accident, et c’est donc une fin accidentelle pour justement ne pas avoir à se prononcer sur la continuité de la vie de ces gens là. D’autant que l’histoire ne se termine pas sur l’accident mais continue à travers l’histoire d’amour entre les deux jeunes. On pourrait dire que la projection sur la continuité de l’histoire de Marie Jo et ses deux amours se fait par le départ ce des deux jeunes. Mais souvent, Robert, dans ses films – qui sont souvent empreints de gravité – permet au spectateur de s’échapper après des fins tragiques, par le biais de la naissance d’un bébé, d’un tableau qui fait rêver… Ca peut paraître de trop, mais non, c’est le côté espoir de Robert (sourire).



Pour vous, le film contient donc un caractère optimiste… Même pour votre personnage ?

Je dis souvent, quand on est touché, ému par un film, on se le refait dans sa tête avant d’aller se coucher le soir. Moi, en tout cas, c’est ce que je fais, je pose ma tête sur l’oreiller, et je choisis ma fin. On peut donc imaginer ce Marco, désespéré, sur son bateau, allant vers une fin elle aussi terrible. Ou alors, on peut imaginer qu’il a tellement reçu d’amour qu’il est aussi capable d’aller en donner à d’autres. Parce qu’il y a cet espoir, cette vitalité dans les personnages qui fait que la tragédie de la mort de Marie Jo va peut-être apporter à Marco un autre élan. Et moi j’ai envie de croire et de penser ça, en tout cas… Il faut rester optimiste, quand même ! (Rires)

Ce film est-il plus ou moins politique que les autres films de Robert ?



Plus, moins politique, je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Je crois qu’il y a des films engagés, qui signifient le temps, le social, les rapports sociaux, les luttes et contradictions de classes, et ce film là, je ne peux pas dire s’il est moins ou plus politique, mais il est quand même politique. C’est à dire que Robert s’est engagé dans la représentation de personnages qui vont jusqu’au bout de leurs contradictions, dans un monde qui les contraint. C’est l’opposition du possible dans l’impossible. Et dire cela comme ça, c’est déjà un acte politique en soi. Ce film est peut-être moins dans les contradictions sociales, mais il est plus dans le fait que des hommes et des femmes, dans leur individualité, s’opposent à un système qui établit des valeurs, qu’elles soient culturelles ou autres, une fois pour toutes… Marie Jo… est déjà un film social, et il y a cette idée que l’amour devient le moteur essentiel de la structure sociale, de la famille, de la définition de ce qu’est la civilisation, et pour moi c’est parler de la politique aussi…

Justement, pour en parler en plein, quel est votre sentiment sur les élections présidentielles 2002 ?

Ces élections, c‘est un drame pour la société française. Pas seulement parce qu’on aurait pu s’imaginer que Monsieur Le Pen prenne le pouvoir et devienne président de la république, pas seulement parce qu’il devient le porte-drapeau de la xénophobie, pas seulement parce qu’il évoque le racisme, mais tout simplement parce que c’est un atteinte globale de la liberté d’expression, de la différence, du regard différent de l’autre sur sa propre culture… Donc pour moi c’est un drame qu’un certain nombre de gens aient accepté, pour telle ou telle petite raison, que cet homme les représente soit disant pour donner une leçon à une gauche ou à une droite « classique » qui n’auraient pas amené un mieux-vivre. Alors, pour sanctionner cela, on veut s’enfermer en prison… C’est d’une contradiction et d’une absurdité totales. Il faut surtout ne laisser aucune place à ces gens là, parce qu’après, quand ils sont en place, c’est terrible. Il faut voir déjà les atteintes sur les libertés primaires, essentielles, d’expression, à Vitrolles, par exemple. Il y a là-bas des problèmes de diffusion pour la presse. La bibliothèque municipale est contrôlée… Je trouve ça dramatique. C’est pour ça que j’en appelle aux forces de gauche, et pas seulement aux forces de gauche d’ailleurs, au peuple français, d’abord pour qu’il se souvienne de ce que représentent les idées d’extrême-droite… C’est déjà terrible de considérer que son voisin est inférieur à soi parce qu’il a une couleur de peau ou une culture différentes. Mais c’est terrible d’imaginer qu’on puisse demain enchaîner les gens dans leurs différences. Et donc il faut absolument que les gens se réveillent autour des idées de gauche, et peut être aussi d’extrême gauche…

Je crois qu’il ne faut pas jeter dos à dos, dans un même état, l’extrême droite et l’extrême gauche. Quand on dit que la politique d’aujourd’hui a développé les extrêmes, je crois qu’il ne faut pas faire la confusion des genres. L’extrême droite, c’est le fascisme, l’atteinte fondamentale aux libertés. L’extrême gauche, je dirais que c’est un pluralisme de la gauche « exagérée ». C’est à dire qu’on voudrait presque donner trop de liberté – même si moi je dis qu’il n’y a jamais trop de liberté ! Mais le développement de cette extrême gauche là, en tout cas, me séduit plus que celui de l’extrême droite. Je dis toujours que je suis profondément communiste, donc j’estime que les hommes n’ont pas encore inventé un concept, un idéal, un utopisme plus beau que ce qu’est vraiment le socialisme, c’est à dire l’ouverture, la repossession de la culture, de la richesse produite par le peuple. Donc il faut à mon avis revenir aux bases de que c’est la gauche, le socialisme, et rendre toutes ses libertés au peuple français…

Entretien réalisé par Yannis Polinacci

Transcription : Robin Gatto