Ventura Pons, un Catalan à Paris
Attaché à Barcelone comme Almodovar l’est à Madrid, Ventura Pons est une valeur sûre du cinéma espagnol depuis son premier film, un documentaire, sélectionné à Cannes en 1978. Ancien metteur en scène de théâtre, le cinéaste est au Festival de Paris pour présenter son avant-dernier film Anita no perd el tren qui précède son dernier opus Food of Love présenté à Berlin en février dernier.
Qu’est-ce qui vous a poussé vers le cinéma ?
Je suis fasciné par les images depuis tout petit. Ma grand-mère m’emmenais voir les classiques américains : Chaplin, Harold Lloyd… A cette époque la vie était difficile, nous vivions sous une dictature et le cinéma nous ouvrait une fenêtre sur le monde, et sur des idées nouvelles. J’étais fasciné par tout cela et par tout ce qui relevait de l’imagination.
Comment vous êtes-vous à ce métier ?
J’ai d’abord fait des études d’économie puis j’ai commencé à écrire sur le cinéma, je faisais partie du ciné-club à l’université. J’étais jeune et je n’aimerais pas relire ce que j’avais écris à l’époque (rires). Par hasard je suis arrivé au théâtre. J’ai eu du succès. Etant mauvais acteur, je me suis mis très tôt à la mise en scène et je suis devenu metteur en scène de théâtre à l’âge de 21 ans. Cela a duré 10 ans puis je me suis dit que ce que je voulais vraiment faire dans la vie, c’était un film. J’étais obsédé par cette idée, j’avais toutes les images dans ma tête. J’ai pris une caméra, je suis allé au théâtre et j’ai fait mon premier film qui était un documentaire. Tout le monde me disais alors : « mais pourquoi tu fais un documentaire, tu es reconnu comme metteur en scène de théâtre et en plus tu es réputé pour ta direction d’acteur ? » Mais moi, je voulais voir ce que je pouvais faire avec une caméra et j’ai fait Ocaña, retrat intermitent. C’était mon premier film, je l’avais tourné en cinq jours et il a été sélectionné au Festival de Cannes ! C’était incroyable !
Après cela, ce fut assez dur parce que personne ne voulait me donner du travail. Je continuais le théâtre mais je voulais faire un autre film. Mais on ne me faisais pas travailler parce qu’on pensait que je ne faisais que des documentaires. Plus tard, j’ai fait une comédie, et le même problème s’est posé : on voulait que je refasse une comédie. C’est pour cela que j’ai fondé en 1985 ma propre société de production et depuis je travaille beaucoup et je fais vraiment les films que j’ai envie de faire.
Vous définiriez-vous comme un cinéaste espagnol ou catalan ? Y a-t-il une différence pour vous ?
Je pense qu’il y a une différence. Culturellement, nous sommes très différents. Les gens nous disent souvent : « Mais nous n’avez pas l’air Espagnol, vous ressemblez plutôt à un Français », mais nous sommes catalans et espagnols, nous avons un passeport espagnol. Mais vous savez, en Espagne il y a des pays différents, des constitutions différentes, la notion de nationalité est particulière en Espagne (rires). Nous avons des cultures et des langues différentes au sein d’un même pays. La culture espagnole est une culture magnifique, mais j’ai la mienne, j’ai ma langue, mes racines, ma propre façon de penser. Je me sens très catalan, mais aussi très européen ! Et avec mon dernier film Food of love (tourné en anglais, ndlr), je me suis senti citoyen du monde.
Food of Love est inspiré d’un livre de David Leavitt. Qu’est-ce qui vous a plu chez cet auteur ?
J’ai toujours fait des films inspirés d’auteurs contemporains, catalans pour la plupart. Mais je m’inspire beaucoup d’auteurs du monde entier, parce que je lis beaucoup. Je connais David depuis son premier livre et j’ai toujours pensé que son écriture était très cinématographique. Ce qui est amusant, c’est qu’après avoir acheté les droits pour faire ce film, l'agence qui s’occupe des droits a retrouvé une lettre que je leur avais adressé il y a quinze ans pour les droits de Family Dancing, un autre de ses livres. Et j’ai une si mauvaise mémoire que je ne m’en souvenais même pas (rires).
Quant à The Page Turner (qui a inspiré Food of Love, ndlr), j’ai trouvé que c’était un livre extraordinaire pour servir de support à une histoire. J’ai fait plusieurs changements bien sûr, dont le principal est que Rome a été remplacée par Barcelone dans le film.
Pouvez-vous nous en dire plus sur le sujet du film ?
Il y a deux personnages principaux : un jeune homme et sa mère. Cela raconte l’initiation à la vie du jeune homme, mais aussi de la mère. Cela raconte aussi combien il peut être difficile pour un jeune homme qui veut réussir dans la vie de réaliser que malgré sa volonté, il n’a pas assez de talent. On lui apprend qu’il faut se battre, mais personne ne lui apprend rien sur la vie sexuelle et sentimentale. Je crois que c’est une histoire assez triste que j’ai essayé de raconter avec mon cœur.
Entretien réalisé par Philip Bergson
Image et retranscription : Robin Gatto & Yannis Polinacci