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Published by Editor
Feb 26, 2002
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Hirokazu Kore-Eda à distance

Réalisateur issu du documentaire, Hirokazu Kore-eda aime présenter des vies
que la société japonaise préfère ignorer, comme celle du premier gay japonais
ayant publiquement avoué qu'il avait le sida, ou bien celle d'un coréano-japonais
accusé d'espionnage. Dans Distance, son troisième long-métrage de fiction,
le premier en compétition officielle à Cannes, il aborde le thème des sectes
et des catastrophes humaines qu'elles engendrent, s'inspirant des faits réels
de l'attentat de la secte Aum dans le métro de Tokyo en 1994. Abordé dans plusieurs
films récents (A de Tatsuya Mori, Pas Oublié de Makoto Shinozaki,
Entre Ténèbres et Lumière de Kei Kumai), le thème des sectes trouve ici
un traitement particulièrement digne et émouvant qui met Kore-eda en bonne place
pour une possible palme cannoise.

Comment avez-vous débuté votre carrière de cinéaste?

J'ai toujours aimé le cinéma, mais j'ai débuté ma carrière de réalisateur dans
le documentaire et la télévision. Je travaille pour une société de production
indépendante, TV Man Union, depuis 1987. En réalisant des documentaires sur
les gens ordinaires, comme vous et moi, j'ai réalisé que c'était vraiment le
genre de travail que j'aimais. Mais aujourd'hui, je ne suis plus tellement préoccupé
par les différences entre le cinéma et le documentaire. Je désire aborder des
sujets de société aussi bien à travers la fiction que le documentaire. Le choix
du support varie en fonction des sujets. Mais je pense que toutes les approches
sont possibles.

Quels sont les réalisateurs qui vous ont influencé?

Aujourd'hui, je pense beaucoup moins aux réalisateurs qui ont pu m'influencer
à mes débuts qu'aux sujets de société que j'ai envie d'aborder dans mes films
futurs, et aux problèmes que je n'ai pas su résoudre dans les précédents. Cependant,
il est vrai que j'ai reçu de très fortes influences de la part de Hou Hsiao
Hsien, Theo Angelopoulos et Victor Erice.

Distance aborde le douloureux sujet de l'appartenance aux sectes...

A l'origine, Distance devait être un simple road movie avec deux personnages
opposés, l'un passif, l'autre plus actif, interprétés par Yusuke Iseya et Arata.
Je voulais mesurer la distance pouvant séparer deux personnages semblables.
Mais en cours d'écriture, j'ai commencé à m'intéresser de plus en plus à l'histoire
de la secte Aum et au tragique attentat qu'elle commit dans le métro de Tokyo.
A l'origine, c'était un sujet qui me faisait peur et que je n'avais pas tellement
envie d'aborder, d'affronter, bien qu'il concernât tous les jeunes gens de ma
génération. Mais plus je pénétrais dans le film, plus je me retrouvais à longer
la frontière qui sépare les gens finissant par adopter les credos d'une secte,
de ceux qui, comme la majorité des japonais, voient la vie d'une manière plus
prosaïque, sans croyance religieuse particulière... Donc le film mesure aussi
la distance séparant ces personnes.

Pour nous occidentaux, le Japon est un pays où s'épanouissent le
bouddhisme et le shintoisme. La nature pacifique de ces religions (ou spiritualités)
rend difficilement imaginable l'existence de sectes... Et pourtant, le Japon
abrite l'une des sectes les plus puissantes au monde, la "sokka gakkai", une
secte qui se nourrit du bouddhisme et compte des millions d'adeptes à travers
le monde...

Les Japonais vont dans les temples bouddhistes seulement une fois par an, à
l'occasion du Jour du Nouvel An. Certes, ils récitent des prières bouddhistes
aux enterrements, mais ils fêtent aussi Noël, qui est une fête chrétienne. Les
Japonais n'ont pas de religion particulière, et je ne pense pas non plus qu'on
puisse dire que le Japon est un pays bouddhiste ou shintoiste. Pas dans le sens
d'une véritable foi religieuse.

Maintenant, pour expliquer la naissance du phénomène des sectes, je pense qu'il
faut mentionner la bulle économique des années 80. A cette époque, l'argent
était le véritable roi du Japon, et en réaction à cela, beaucoup de gens ont
voulu retrouver une certaine forme de spiritualité dans leur vie. Je me souviens
que quand j'étais à l'université, mes collègues étaient intéressés et impliqués
dans des sectes. Donc c'est un sujet qui concerne véritablement ma génération.

Je ne pense pas qu'on puisse qualifier la sokka gakkai de secte dans un sens
religieux. C'est une organisation qui promeut l'hédonisme, la possession de
biens matériels, et je dirais plutôt que c'est une sorte d'organisation pyramidale
très affairiste, prônant le bonheur immédiat dans cette vie, plus qu'une organisation
religieuse. En fait, c'est en réponse aux credos de la sokkai gakkai que sont
nées des organisations plus radicales.

Mon but dans le film n'est pas de critiquer une quelconque forme de religion.
La question que je pose, c'est: "Que pouvons nous créer dans notre vie quotidienne
pour compenser les idéaux des personnes qui rejoignent des sectes?" C'est une
question qui s'avère essentielle dans les sociétés actuelles, et je ne pense
pas qu'on puisse faire de la religion une solution miracle...

Parlant du tournage, vous disiez avoir accordé beaucoup de liberté aux acteurs...

Oui, j'ai créé la biographie de chaque personnage avant le tournage, mais les
dialogues ont été improvisés dans beaucoup de scènes. Une scène exemplaire à
cet égard est celle où Susumu Terajima apprend que sa femme va le quitter, et
qu'il passe sa colère sur l'amant plutôt plutôt que sur elle. C'est vraiment
mon rôle en tant que réalisateur de savoir capter l'éclosion d'une telle réaction.

Pourquoi ne montrez-vous jamais le leader de la secte dans le film?

Il n'était pas dans mon intention de décrire des personnes ayant trouvé leur
accomplissement dans la secte, je voulais rester du côté des "profanes", des
incroyants, m'attacher à leurs tourments face à la perte de leurs proches. Dans
ces conditions, il aurait été impensable que je montre le leader de la secte.

Quelle est la fonction des flashbacks dans le film?

Il fallait que je trouve quelque chose qui justifie le calme apparent des personnages.
Car c'est un calme trompeur. Quand ils font le voyage sur les lieux du drame,
ils sombrent de plus en plus profondément en eux-mêmes, dans les souvenirs des
derniers moments passés avec leurs proches disparus. Ainsi, les flashbacks apportent
une interaction très intéressante entre le passé et le présent.

Robin Gatto