Murali Nair : cinéaste anti-Bollywood
Originaire de la région de Kerala, sur la côte ouest de l'Inde, installé en Angleterre où il pratique le documentaire, Murali Nair est un anti-bollywoodien. Entendez par là que son cinéma, essentiellement rural et fait avec très peu de moyens, possède un sens idéologique très fort. Murali Nair nous parle dans cet entretien de son parcours intérieur et des thématiques abordées dans ses deux longs métrages, Le Trône de la Mort (Caméra d'Or à Cannes en 1999) et Dog's Day.
Quel a été votre parcours avant d'obtenir la Caméra d'Or à Cannes en 1999?
J'ai d'abord fait des études de théologie avant de suivre des cours de cinéma à Bombay. Après, j'ai travaillé comme assistant de production pendant plusieurs années, toujours à Bombay. J'ai aussi réalisé trois courts métrages, tous autofinancés, et situés dans la région de Kerala. Après ça, je me suis installé à Londres, où j'ai réalisé pas mal de documentaires, surtout sur des enfants de plusieurs pays et cultures. Après ça, j'ai réalisé mon premier long-métrage, Le Trône de la Mort, qui a remporté la Caméra d'Or à Cannes en 1999.
Vous êtes originaire de Kerala. Pouvez-vous nous décrire cette région et sa culture?
Kerala est un petit état du sud-ouest de l'Inde. C'est là que j'ai ue le bonheur de grandir, jusqu'à l'âge de 20 ans à peu près. Pendant mon enfance, j'ai eu accès à la littérature du monde entier. Il y avait une grande effervescence intellectuelle à Kerala, beaucoup de librairies et de cercles littéraires. Le communisme est fortement implanté là bas, et c'est d'ailleurs le premier pays où le communisme est venu au pouvoir par la force des urnes. Le taux d'alphabétisation est très élevé; 90% des femmes font des études et sont dans le monde actif.
En tant que réalisateur, avez-vous été influencé par les maîtres indiens, tels Satyajit Ray?
Non, pendant longtemps, je n'ai pas eu accès à leurs films. Pendant ma jeunesse, j'ai plutôt vu des films de réalisateurs de Kerala. Donc je connais très bien leurs films et je les apprécie beaucoup. Ce n'est qu'en m'installant à Bombay que j'ai eu l'occasion de voir beaucoup de films différents, dans les ciné-clubs. Je ne peux pas dire que j'ai été vraiment influencé par un réalisateur en particulier, même si j'ai travaillé avec Mani Kaul. Je fais des films qui sont avant tout fondés sur mon background, ma culture, ma perception des choses.
Quelle thèmatique souhaitiez-vous explorer en faisant votre premier long-métrage?
A l'époque du Trône de la Mort, j'étais très concerné par les problèmes d'aides internationales, de fonds monétaires, etc. Ce dont je n'étais pas bien conscient, c'est que ces aides internationales étaient en fait des "prêts à taux d'intérêt". Je ne savais pas que les gouvernements avaient souvent beaucoup de mal à rembourser ces prêts. Moi, je pensais naïvement: "Ces pays sont vraiment généreux, ils nous donnent de l'argent..." Par la suite, j'ai compris que ces aides étaient donc des prêts contrôlés par les pays industrialisés. C'est vraiment cette prise de conscience qui m'a poussé à faire mon premier film, l'histoire d'un pauvre fermier qui, pour avoir volé des noix de coco, est exécuté sur une chaise électrique obtenue grâce à un prêt du FMI et à l'assistance technique des Etats Unis. Au passage, je critique ce qui est en train de se produire dans l'agriculture moderne, et donc aussi en Inde: les paysans ne sont plus propriétaires de leurs semences, ils doivent acheter à des multinationales des semences génétiquement modifiées qui n'ont qu'une génération de vie. Descendant en partie d'une famille de fermiers, je connais et comprend leur impuissance et leur colère.
Venons-en à votre second long-métrage, Dog's Day. Où l'avez vous tourné?
Toujours à Kerala, dans une région très fertile qui approvisionne depuis longtemps le reste du pays en nourriture, en riz, etc. C'est une région très spécifique, où les gens sont vraiment très gentils et courtois.
L'histoire de Dog's Day est située sur un plan très local. Peut-on y voir cependant un propos plus large?
L'histoire est très symbolique, à la fois très locale et universelle. Un seigneur local offre la démocratie à ses citoyens. En gage de sa bonne volonté, il offre le chien royal à son serviteur. Et puis, un jour le chien semble avoir attrapé la rage. Ce n'est en fait qu'un prétexte pour diviser la région. On voit souvent ce genre de choses. Si vous regardez l'histoire des pays du tiers-monde, des anciennes colonies, il y a beaucoup d'exemples semblables. Je pense que le film est assez ouvert et qu'on peut interpréter ce qui s'y passe de plusieurs manières et selon sa propre culture. Après tout, le cinéma est un média universel...
Aviez-vous dès l'origine du projet l'envie de faire un travail de parabole?
Oui, dès le début, j'avais l'idée de faire une sorte de parabole ou de conte de fées. C'est pour ça que le film est très musical. Il n'y avait pas de véritable script pour ce film, ni pour le précédent. Mais le prochain sera sûrement plus structuré.
Vous considérez-vous comme un réalisateur politiquement engagé?
En tout cas, je ne voulais pas faire avec Dog's Day un film politiquement dur. Je voulais quelque chose d'assez doux, d'assez lent. Et puis avec de l'humour. Car la seule vraie façon pour moi en tant que réalisateur de traiter des réalités politiques de mon pays, c'est par l'humour. Je pourrais faire des films plus durs, avec plus de colère, mais ça ne servirait à rien. Je préfère utiliser la musique, l'humour, les cultures et les folklores locaux et faire des films qui puissent parler à tout le monde.
Il semble que vous aimiez employer des acteurs non-professionnels...
Effectivement. Dans ce film aussi, tous les acteurs sont des amateurs. J'ai d'ailleurs repris l'actrice principale du premier film. J'aime traiter des problèmes de vraies gens, alors je préfère prendre des amateurs qui se comportent devant la caméra de manière naturelle. De plus, ils m'apprennent beaucoup de choses sur eux, sur leur vie. Je pensais avant de faire ce film connaître tout sur Kerala. Mais en tournant dans ce petit village, j'ai appris beaucoup de choses nouvelles. Faire des films, ce n'est pas seulement filmer des acteurs, c'est aussi découvrir et apprendre plein de choses de la vie.
Vous avez fait le tirage du négatif du film à Madras et le montage à Bombay. Pourquoi pas à Londres, où vous résidez?
C'est plus cher à Londres. Je savais que ce film n'aurait pas une grosse ditribution et ne générerait pas beaucoup de revenus, donc j'ai préféré faire faire le travail de développement et de montage en Inde, où les laboratoires sont de toute façon techniquement bons et moins chers.
Pouvez-vous nous parler de la musique du film?
J'ai travaillé avec Kavalam Narayana Panicker, un compositeur, poète et dramaturge originaire de Kerala, très réputé là-bas. La musique du film est très influencée par les rythmes locaux, le folklore de Kerala.
Comptez-vous poursuivre votre travail de cinéaste à Kerala?
Je ne sais pas... Il se pourrait très bien qu'à l'avenir je fasse des films en Europe... Et pas forcément en Anglais! (rires)
Entretien réalisé par Uma Dacunha Traduit de l'anglais par Robin Gatto