Nobuhiro Suwa : entre l'Humain et l'Histoire
Remake-échec d'Hiroshima Mon Amour, déambulation onirique dans un Hiroshima fantasmé, documentaire sur une actrice en butte à un sérieux doute existentiel... H Story a tout de l'objet filmique non identifié, et sa vision est soit totalement éprouvante, soit extraordinairement fascinante (au choix). Le troisième film de Nobuhiro Suwa, après 2/Duo et et M/Other, a en tout cas de quoi dérouter et ne devrait laisser personne indifférent. Rencontre avec un réalisateur pour qui le cinéma est aussi un jeu d'échecs...
Comment s'est passée la distribution de votre précédent film, M/Other, au Japon?
Le film n'a été distribué que dans une seule salle à Tokyo, Eurospace [producteur-distributeur-exploitant de films tels que Tokyo Eyes, Luna Papa, Marchons, Marchons Encore, Les Amants Criminels, ndr], et puis il a voyagé dans plusieurs villes japonaises. Par rapport aux réactions enthousiastes que nous avions eues en France et en Europe, le film n'a pas eu beaucoup de succès.
Aviez-vous été surpris par l'engouement des français et des européens pour le film?
Surpris, non, ravi, oui! (rires) Cependant, en France aussi, peu de gens ont vu M/Other. Mais j'étais content que de nombreux cinémas demandent le film, même si le succès n'a pas été au rendez-vous.
On peut dire de vous que vous êtes véritablement un directeur d'acteurs. Dans vos films, on a vraiment la sensation que ce sont les performances des acteurs qui définissent la narration. Cet intérêt pour les acteurs, on le trouve aussi dans un documentaire que vous avez réalisé pour la télévision avant H Story...
Effectivement, j'ai réalisé un documentaire sur Sojin Kamiyama, un acteur de théâtre qui est parti à Hollywood dans les années 20. Il est surtout connu pour ses rôles de méchants. Par exemple, c'est lui qui joue le Roi de Mongolie dans Le Voleur de Bagdad (Raoul Walsh, 1924). Dans le documentaire, l'acteur Eiji Okuda (Shoujyo) est tantôt Sojin Kamiyama, tantôt lui-même lorsqu'il interviewe une ancienne partenaire de Kamiyama.
Comment ce film a t-il exactement nourri votre réflection sur les acteurs?
Bien qu'il s'agît d'une commande, j'ai fait ce film à ma façon. Ce qui m'intéressait le plus, c'était la relation entre la fiction et le documentaire. Je pensais que le sujet de ce documentaire pouvait me donner l'occasion d'étudier la frontière entre les deux par le truchement du corps de l'acteur.
Venons-en à H Story. Vous avez dit à propos du film d'Alain Resnais que c'était le premier film à tisser un lien entre la ville d'Hiroshima et l'Humanité...
Hiroshima est le premier film qui a montré Hiroshima à travers des êtres humains. Ce fut la grande révélation de ce film. Avant et après cela, il y a eu des films qui décrivaient Hiroshima plutôt comme un phénomène social. Je pense que le film d'Alain Resnais était une grande aventure, une tentative importante pour relier des choses aussi peu accordables que l'humain et l'Histoire, le cinéma et le monde, ou l'Europe et le Japon.
A première vue, H Story est un remake avorté du film d'Alain Resnais...
Au niveau de l'histoire, oui, c'est çà. D'ailleurs, le film me montre en tant qu'un réalisateur échouant dans sa tentative de réaliser un remake d'Hiroshima Mon Amour. Mais il y a un autre H Story dans le film qui est un remake plus général d'Hiroshima Mon Amour. De fait, la part de l'échec n'est qu'une composante d'un plus large tableau.
Les gens qui n'ont pas vu Hiroshima Mon Amour pourront être surpris par votre échec, et se demander pourquoi vous n'avez pas réussi dans votre entreprise...
C'est vrai, et je sais que le film pourra être rejeté de ce simple fait. Mais je ne voulais pas faire un film pour les gens qui n'ont pas vu Hiroshima Mon Amour. J'ai considéré Hiroshima Mon Amour moins comme un film que comme un symbole de l'emprise que le passé exerce et conserve sur nous.
Le fait que Beatrice Dalle ne parvienne pas à prononcer le texte d'Emmanuelle Riva réflète t-il aussi cela?
Non, je ne dirais pas que Béatrice Dalle, dans le film, est rattrapée par le passé... C'est juste qu'elle réalise, à travers son corps, qu'il n'y pas de concordance entre elle et les dialogues. Et je pense qu'au travers du montage, les spectateurs peuvent comprendre qu'il y a bel et bien un gouffre entre elle et son texte...
Où se situe votre intérêt de réalisateur par rapport à l'échec de Béatrice Dalle?
Je voulais exprimer ce que pouvait signifier le fait de vivre aujourd'hui à Hiroshima, au travers de son corps, de tout ce qui lui arrive. C'était en tout cas une manière d'exprimer et aussi de lui faire exprimer corporellement ce que pouvait signifier le fait de vivre aujourd'hui à Hiroshima.
A un moment du film, Béatrice Dalle confie une espèce d'étonnement de savoir qu'Hiroshima a un jour été bombardée, et l'indifférence des occidentaux par rapport à ça. Qu'en est-il des habitants d'Hiroshima? Le souvenir des bombardements est-il encore vif aujourd'hui?
Il y a encore beaucoup d'événements liés aux bombardements, toujours avec le mot "paix". "Concert pour la paix", "Exposition pour la paix en mémoire de..." "Mémorial pour la paix"... Le mot "paix" est probablement le plus utilisé à Hiroshima! Et il y a toujours dans beaucoup de rues de la ville des photos montrant comment était tel ou tel endroit juste après les bombardements. On peut donc dire que les habitants d'Hiroshima vivent sous une double vie: une vie où le souvenir des bombardements est omniprésent et une autre où ils essaient d'oublier pour simplement continuer de vivre normalement...
En ce sens, votre film peut être pris comme une illusion entre le passé et le présent...
Peut-être, mais en tout cas je ne voulais pas que la fin du film donne l'impression que ce n'était qu'une illusion... Je voulais que ce film reste ouvert, ouvert sur le présent, la vie aujourd'hui à Hiroshima... En apposant le mot "fin" à ce film, on le renverrait à l' "Histoire", or l' "Histoire" est aussi, dans un certain sens, une illusion...
Pour moi, la plus belle scène du film, c'est votre promenade avec Béatrice Dalle dans les rues animées d'Hiroshima, parmi les musiciens... A cet instant, Hiroshima est une ville vraiment vivante, totalement inscrite dans la vie, le présent...
Vous avez raison. C'est une scène importante qui montre que les gens sont vivants et heureux de vivre à Hiroshima aujourd'hui. J'avais vraiment envie de terminer le film sur une scène de nuit, or, la nuit, Hiroshima est vraiment une ville fantôme. C'est une ville provinciale, vous savez, et la nuit, il n'y a personne dans les rues. Cependant, quand j'ai fait les repérages pour la scène finale, c'était le week end, quand la ville est le plus animée. Finalement, j'ai décidé de tourner le week end, pour pouvoir justement plonger dans la réalité d'une ville vivante, d'aujourd'hui.
Il y avait un grand sentiment de liberté par rapport au jeu des acteurs dans vos précédents films. Cela a t-il été possible dans H Story?
Si vous sentiez de la liberté dans mes précédents films, c'est parce que chaque plan était filmé d'une manière libre, même si ma vision d'ensemble était très contrôlée. Avec H Story, c'est l'inverse qui s'est produit, chaque plan était très contrôlé, mais je ne savais pas du tout où j'allais! Et je pense que les spectateurs peuvent ressentir cette impression à la vision du film, on ne sait pas du tout ce qui va se passer!
Comment avez vous travaillé au montage pour conserver cette impression?
Avec le montage aussi, c'était l'inverse. Sur M/Other, le tournage s'était déroulé d'une manière normale, et il n'y avait plus qu'à relier les plans entre eux. Avec H Story, l'ordre des plans n'était pas du tout défini pendant le montage. C'est un montage qui a vraiment fait la part belle à la découverte, l'invention, ce qui n'avait pas été le cas avec mes précédents films. Par exemple, la scène avec l'écrivain Machida Kou était prévue à la fin du film, mais elle a finalement été placée au début. Je crois que le montage montre bien que certains plans ne pouvaient tout simplement pas être mis bout à bout. J'ai essayé de montrer ça en supprimant le son, par exemple. Finalement, le montage d'H Story m'a fait comprendre deux choses: que le montage peut servir à relier deux plans ou, au contraire, à montrer que deux plans ne sont pas reliables, ce qui permet d'imaginer qu'il y a autre chose à trouver derrière le montage...
Qui a choisi Béatrice Dalle? Il semble que votre cadreuse, Caroline Champetier (Nettoyage A Sec, L'Ecole de la Chair), ait eu son mot dire dans ce choix...
C'est vrai, c'est un choix qui s'est effectué entre elle et moi... (sourire) C'est elle qui m'a suggéré Béatrice, et j'ai senti qu'elle était effectivement le seul choix possible pour le rôle. J'ai eu le sentiment que la rencontre entre la ville d'Hiroshima et l'humanité de Béatrice Dalle pouvait produire quelque chose d'intéressant... Je sentais que Béatrice était une femme très ancrée dans le présent, alors qu'Hiroshima est, au contraire, une ville très ancrée dans l'Histoire...
Donc, vous n'éprouvez aucun regret par rapport au choix de Béatrice Dalle?
Non, aucun. C'est moi qui l'ai choisie, consciemment. Et ce qui est arrivé est arrivé, faisant du film ce qu'il est. Je ne suis pas un calculateur. Je choisis quelqu'un, et des choses se produisent... C'est parce que j'ai choisie Béatrice Dalle que le film est tel qu'il est. Donc, je n'éprouve pas le moindre regret!
Entretien réalisé par Robin Gatto au Festival de Cannes 2001