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Published by Editor
Oct 08, 2001
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Asif Kapadia : Rainbow Warrior

Faire un film de sabre mystique entre Leone et Kurosawa, dans les beaux paysages nord-indiens, sans sabrer son propos universaliste sur la violence... Voici le défi que se lança il y a trois ans le jeune réalisateur britannique d'origine indienne Asif Kapadia, déjà récompensé à Cannes en 1998 pour son court-métrage The Sheep Thief. Manifestement, le pari est réussi, car ce premier long-métrage, intitulé The Warrior (Le Guerrier), enthousiasme public, jury et critiques partout où il est montré. C'est ainsi qu'après seulement trois festivals, The Warrior compte déjà le Prix de la Meilleure Photographie à San Sebastian et le Hitchcock d'Or du 12ième Festival de Dinard...

The Warrior est adapté d'un conte japonais, n'est ce pas?

Oui. J'ai travaillé sur le scénario avec un écrivain qui connaît très bien la littérature classique. Or, un jour, pendant que nous discutions, il m'a parlé d'une histoire de samouraïs, un conte très court dans lequel un shogun montrait une tête décapitée à un jeune samouraï et lui demandait: "Est-ce la tête de ton père?" Bien qu'il sût que ce n'était pas la tête de son père, le jeune samouraï, afin de le sauver, répondait par l'affirmative. Tout de suite, je me suis dit: "Voilà un ingrédient dramatique à souhait!". Nous tenions donc le début de notre histoire. Ne restait plus qu'à imaginer ce qui se passerait avant et après ce moment. Et plus nous développions notre histoire, plus nous avions l'impression d'écrire une histoire de samouraïs, si bien qu'à un moment, nous nous sommes même dits: "Pourquoi ne pas tourner ce film directement au Japon?" Mais nous ne parlions pas japonais et le tournage là-bas aurait été beaucoup trop cher...

Finalement, nous avons décidé de faire ce film en Inde. Je connaissais bien les paysages et la culture du Rajasthan [nord de l'Inde, ndr], parce que j'avais déjà tourné un court métrage là-bas [The Sheep Thief, ndr] Il y à d'ailleurs dans cette région de l'Inde une tradition de guerriers [les Rajpoutes, ndr] assez comparable à celle des samouraïs au Japon, ce qui rendait le déplacement de l'histoire parfaitement plausible. D'ailleurs, aujourd'hui, quand les gens voient le film, ils ne pensent pas du tout au Japon, ils pensent plutôt qu'il s'agit d'une histoire indienne.

Ce qui me plaisait vraiment avec ce film, c'était l'idée de prendre une histoire classique mais de la subvertir quelque peu en y apportant des éléments des westerns de Sergio Leone, que j'adore, et des films de samouraïs d'Akira Kurosawa. Or, comme vous le savez, Sergio Leone avait emprunté l'idée de son premier western à Kurosawa... Mon film est donc traversé de références et d'identités multiples, il y a Sergio Leone, Akira Kurosawa, et c'est une version indienne d'une histoire japonaise! De plus, le film est anglais, le producteur est français, mon compositeur est italien, mon directeur de la photo est à moitié allemand et algérien, et mon monteur suédois! Et j'aime bien l'idée que tous ces gens étaient réunis pour faire un film en Inde!

Dans The Sheep Thief comme dans The Warrior, vous explorez l'idée de rédemption...

J'ai toujours été intéressé par les moralités. The Sheep Thief était une histoire quasi-biblique qu'on m'avait racontée à l'école à l'âge de sept ans et dont je m'étais toujours souvenu. C'est une histoire que je trouve admirable, un voleur de moutons qui décide de se réformer, de devenir une bonne personne. Pour les adultes, il reste toujours un voleur, mais pour les enfants, il est effectivement une bonne personne. Je trouvais intéressante l'idée que les enfants donnent aux êtres une chance d'exister alors que les adultes jugent et cantonnent toujours les gens à ce qu'ils ont été. C'était une idée très belle et universelle, assimilable par tous les pays, toutes les cultures. C'est d'ailleurs ce que j'aime dans le fait de faire des films, parler à des gens de tous les pays même quand une histoire semble locale et très spécifique. C'est aussi le cas avec The Warrior. Le thème est effectivement celui de la rédemption. C'est une histoire très classique, celle d'un tueur qui décide de ne plus jamais tuer, mais qui ne peut se défaire de son passé aussi aisément qu'il le voudrait...

Vous avez vous-même déclaré à propos de votre film: "C'est une fable de notre temps". C'est une déclaration particulièrement chargée de sens en regard des conflits actuels marqués par le fondamentalisme religieux et le terrorisme...

Ce qui est drôle, c'est que j'ai écrit le scénario il y a près de quatre ans, pendant la guerre du Kosovo. A l'époque, les actualités montraient toutes ces images de réfugiés et de villages en flammes et je me disais qu'elles correspondaient terriblement à l'histoire que je voulais raconter. Trois ans plus tard, des événements surviennent aux Etats Unis et dans le moyen orient... C'est comme un cycle inaltérable, et c'est sans doute aussi pourquoi l'histoire de The Warrior est universelle. Malgré tout, mon film est moins à propos de la violence que du désir de s'en affranchir, et de se réformer intérieurement. Le film parle aussi du destin, de ce que nous faisons de nos vies. Le personnage principal fait ainsi un voyage initiatique qui l'éclaire sur son nouveau destin.

Ce personnage est interprété par Irfan Khan...

Oui, c'est un acteur chevronné qui a un visage et une présence incroyables. Il a fait ses études à la National School of Drama à New Delhi, l'équivalent de la RADA [Royal Academy of Dramatic Art, ndr] à Londres. Son background est plutôt dans le théâtre, il a aussi fait beaucoup de télévision mais seulement quelques films de cinéma. Il n'est pas encore très connu au cinéma, mais j'espère qu'il le sera bientôt. Il a un look très inhabituel. J'espère pouvoir l'amener en Europe. Il a vraiment le potentiel pour devenir une sorte de Benicio del Toro indien! C'est aussi l'une des rares personnes que j'ai rencontrées en Inde avec un réél intérêt pour le cinéma et l'art étrangers. Il était donc très facile de discuter avec lui des films de Sergio Leone et d'Akira Kurosawa, car il les avait vus! C'est très difficile d'expliquer la vision d'un film quand on n'a pas les mêmes références. Moi, je parlais de Sergio Leone et d'Akira Kurosawa, tandis que les personnes que je rencontrais en Inde me parlaient plutôt de films hindi. Irfan est aussi scénariste et réalisateur, donc il avait vraiment une vision riche et dense de son rôle. Pour lui, c'était un pari vraiment intéressant de jouer dans cette production anglo-française, parce que d'habitude les acteurs comme lui gagnent leur vie en faisant des films commerciaux de type "Bollywood". En même temps, c'est justement ce qui peut leur permettre de faire ce genre de films anglais étranges de temps à autre! (rires)

Le reste du casting est-il composé de non-professionnels comme dans The Sheep Thief?

La proportion sur ce film est d'environ 30% de professionnels, et 70% d'amateurs. L'enfant des rues est un véritable enfant des rues, la petite fille est une écolière que nous avons dénichée dans les contreforts de l'Himalaya. La femme aveugle est véritablement aveugle. Le seigneur féodal est un acteur professionnel. Il était dans Little Bouddha avec Keanu Reeves! Le bras droit du seigneur est quant à lui interprété un acteur comique! Il me chantait des chansons d'Elvis Presley pendant son audition! (rires) Le casting de ce film est donc un mélange masala un peu fou! [masala: terme désignant tout à la fois un mélange d'épices et le cinéma populaire indien!, ndr]

The Warrior a été vendu à Miramax pour une distribution américaine...

Oui. Le budget du film est d'environ 4 millions de dollars, et nous avons déjà plus ou moins couvert nos dépenses avec les ventes internationales. Le film n'est pas encore sorti, mais il s'est déjà bien vendu sur le territoire européen et Miramax en a acquis les droits pour les territoires nord et sud-américains. Pour ce qui est des festivals, The Warrior a déjà été présenté à Edimbourg, San Sebastian, où nous avons gagné le prix de la meilleure photographie. Dinard est notre troisième festival avant, je l'espère, Calcutta et Bombay en novembre.

Quels sont vos projets, et n'êtes vous pas tenté par le thème de l'immigration et de la communauté indienne en Angleterre?

Si, tout à fait, d'ailleurs mes premiers courts-métrages étaient tous situés à Londres. Cependant, j'essayais le plus souvent de prendre des personnages noirs ou asiatiques, car je considérais que c'était là aussi une façon de parler de mon identité et de l'endroit très pluriethnique qu'est la cité londonienne. J'ai aussi un projet complètement fou que j'aimerais faire en Amérique Latine, une autre "moralité" avec quelques touches de magie qui pourrait se tourner au Chili ou au Mexique. Je pense que la culture latino-américaine est comparable à la culture indienne. Il y a ces mêmes vastes paysages, ces mêmes extrêmes, le désert, les montagnes... Et vous savez, c'est assez excitant, quand on est à Londres sous la pluie, d'écrire des histoires qui se déroulent dans ces contrées chaudes! (rires)

Entretien réalisé au 12ième Festival de Dinard par Robin Gatto et Yannis Polinacci