Denis Villeneuve dans le maelström du succès
C'était l'hiver dernier, juste avant Noël, que nous avons joint
par téléphone, depuis son Québec natal enneigé,
le jeune réalisateur Denis Villeneuve, 33 ans et père de trois
enfants. La mère et les enfants sortis, la seule présence à
laquelle le cinéaste a affaire est un chien récalcitrant.
"Une minute svp," me dit-il avant de lancer un "Couché
!" ferme à son animal qui ne demandait sans doute qu'à
aller jouer dehors dans la neige et qui est peu impressionné par les
honneurs de son maître. Une semaine plus tôt en effet, Villeneuve
apprenait que Maelström
était nominé à l'Oscar du meilleur film étranger,
une habitude pour lui puisque son précédent film Un 32 Août
sur la Terre avait aussi été nominé dans cette catégorie
en 1998.
Réputé pour ses goûts iconoclastes qu'il explora dans
ses films vidéos primés dans le monde entier, Villeneuve continue
de préférer les modes de création alternatifs malgré
ses honneurs hollywoodiens. Maelström a remporté en 2000
le Prix du meilleur film canadien au Festival de Montréal et a raflé
en 2001 huit Genie Awards, l'équivalent des Oscars au Canada, et le
Prix de la Critique au Panorama du Festival de Berlin.
"C'est excellent pour le marketing", nous confie-t-il à propos
des Oscars. "Cela m'a donné du poids supplémentaire. J'ai
besoin de ce genre d'attention, même si ce que j'aime faire le plus,
ce sont de petits films expérimentaux."
Villeneuve se distingue également des autres réalisateurs
par sa faculté de créer des rôles exceptionnels pour les
femmes. Maelström, bien que raconté par un poisson agonisant
(si, si vous avez bien compris), est l'histoire d'une femme acharnée
(interprétée par Marie-Jose Croze) qui tue un homme par accident
alors qu'elle conduit en état d'ivresse. Le personnage est sombre,
froid, infect et semble presque être dénué de sentiments.
"J'ai été inspiré par une de mes amis," nous
dit Villeneuve, "Elle était mythomane. Cela m'intriguait beaucoup.
Elle n'avait guère de prise sur la réalité. Elle croyait
elle-même à ses propres mensonges."
Il rit lorsque je lui cite la fameuse phrase d'Oscar Wilde : "Les femmes
sont plus intéressantes parce qu'elles plus de règles à
briser." Bizarrement, il ne l'avait jamais entendue. " Dans mes
deux premiers films, le rôle principal était tenu par une femme.
Ecrire pour des femmes me permet d'être très proche du personnage
tout en gardant en même temps une certaine distance.Et puis, je suis
entouré par des femmes. J'ai beaucoup d'amies. En ce moment je travaille
sur un scénario dont le personnage principal est un homme et j'ai beaucoup
plus de mal."
Se définissant d'abord comme un artiste, Villeneuve ne ferait pas
long feu dans le système hollywoodien où il faut écrire
sur commande en anticipant les goûts du public. Pourtant, il revient
tout juste de Los Angeles, où on peut parier qu'il a eu quelques offres.
"Se regarder créer, ce n'est pas une bonne chose. Il y a quelques
années, quand j'écrivais, je n'arrêtais pas de me regarder
et d'essayer d'analyser ce que je faisais. Ce n'était pas très
productif. Alors, j'ai décidé de ne plus me poser de questions.
Je pense que c'est mieux de créer de façon instinctive. Fais
d'abord ce que tu penses et après tu peux le regarder et l'analyser,
mais pas tout de suite."
Que fera le cinéaste après sa moisson de prix : d'autres films
expérimentaux racontés par des poissons agonisants ou le prochain
Julia Roberts ? Peut-être Julia Roberts en poisson agonisant, pour la
changer de ses rôles branchies...
Mary-Lou Zeitoun