Masahiro Kobayashi : Grande Route d'un Petit Voyou
"Mon parcours dans
le cinéma est une série d'échecs !" confiait il y a deux ans Masahiro Kobayashi
avec un grand sourire. "Dès que j'ai un rêve, c'est déjà un échec !" Et pourtant,
quel parcours et quel talent de la part de ce réalisateur abonné
depuis trois ans aux sélections cannoises... Né à Tokyo en 1954, Masahiro
Kobayashi devient d'abord chanteur folk aux côtés de Wataru Takada (compositeur
de la musique de son second film, Bootleg Film/La Route des Petits
Voyous). En 1980, il décide de partir en France pour rencontrer son idole...
François Truffaut, animé du secret espoir de devenir son assistant. Pendant
une semaine, à Paris, il se nourrit de lait et de pommes, avant d'apprendre
que François Truffaut est aux Etats Unis... C'est l'échec. De retour
au Japon, Masahiro Kobayashi attendra encore 15 ans, s'illustrant dans l'écriture
de scénarios pour la télévision, avant de produire et réaliser
son premier film Closing Time. C'est un succès. En 1996, Closing
Time obtient le Grand Prix du 8° Festival du Film Fantastique de Yubari,
avec les compliments d'Anna Karina, Mireille Darc et Wong Kar Wai. On ne pourrait
rêver mieux... Depuis, Masahiro Kobayashi, le plus "frenchie"
des réalisateurs nippons (il s'arrange toujours pour glisser quelques
mots de français dans ses interviews) a fait un très joli parcours
en étant sélectionné trois années de suite à
Cannes, pour Bootleg Film (1999), Koroshi
(2000) et L'Homme qui Marche sur la Neige (2001). Rencontre avec un réalisateur
qui n'a pas fini de nous faire rêver...
Cannes 1999
: Quinzaine des Réalisateurs
Bootleg Film,
ou le Voyage Maudit de Masahiro Kobayashi
Vous avez un
parcours assez atypique dans le cinéma japonais. Pouvez-vous nous le
décrire?
C'est une série
d'échecs! (rires) Dès que j'ai un rêve, c'est déjà
un échec! Mon rêve de devenir cinéaste date d'il y a longtemps,
quand j'avais 17/18 ans. Mais faire des films exige beacoup d'énergie,
donc je ne savais pas si j'en étais vraiment capable, et c'est sans doute
pourquoi j'ai fait beaucoup de choses avant d'y arriver. J'ai été
chanteur. J'ai écrit plusieurs centaines de scénarios pour des
feuilletons télévisés. Et j'ai aussi été
facteur... (rires) Mais je considère que ces travaux sont liés
au fait que je sois maintenant cinéaste, ils m'ont préparé
à devenir cinéaste. Et maintenant que je suis cinéaste,
je n'imagine pas faire autre chose que des films.
Il y a une vingtaine
d'années, vous étiez venu en France avec le rêve de rencontrer
François Truffaut et de devenir son assistant réalisateur...
Il y a 20 ans,
j'ai fait un voyage à Paris pour rencontrer François Truffaut.
Mais ce voyage a été une série de catastrophes. D'abord,
dans l'avion, je me suis rendu compte que je n'avais pas réservé
de chambre d'hotel. J'ai donc tout de suite commencé à m'inquiéter.
Le troisième jour en France, je suis tombé malade, j'avais beaucoup
de fièvre, je me suis demandé si j'allais pouvoir survivre! Je
suis allé au Monoprix pour acheter une bouteille de lait et des pommes,
et pendant une semaine, je me suis nourri de pommes!
Mais même
avant le départ pour le Japon, la catastrophe avait déjà
commencé. J'ai ainsi appris que Monsieur Truffaut venait de finir son
film La Femme d'à Côté et qu'il était parti
aux Etats Unis. Donc j'avais réservé un billet d'avion pour venir
en France, mais François Truffaut n'était déjà plus
là. La déception fut grande!
Au bout d'une semaine,
j'étais toujours malade. Je suis monté au sommet de la Samaritaine
pour contempler tout Paris. Mais j'avait déjà envie de rentrer
au Japon.
Par la suite, François
Truffaut est venu au Japon pour un festival qui lui était consacré.
Je suis allé à son hôtel et je lui ai laissé une
lettre. Mais je n'ai jamais eu de réponse...
Apparemment,
le nom de votre compagnie de production, Monkey Town Productions, est issu d'une
rencontre avec un français qui vous avait traité de singe...
Oui, effectivement,
pendant mon séjour en France, une personne m'a traité de singe.
Cela m'a beaucoup affecté. Le temps passant, je l'ai pris avec plus de
philosophie, et j'ai décidé d'utiliser cette appellation péjorative
pour mes affaires! En fait, j'aimerais faire des films de la même manière
que les singes s'amusent, mais de manière sérieuse!
Comment en êtes-vous
venu à réaliser votre premier film Closing Time, Grand
Prix du Festival du Film Fantastique de Yubari en 1996?
Je m'y suis pris
de la même façon pour réaliser mes deux premiers films.
J'en ai écrit les scénarios, assuré la production et la
réalisation. J'aime me charger de ces trois activités.
Je sais que
vous tenez beaucoup à votre indépendance vis à vis des
grands studios japonais. Est-ce pour vous la seule façon de parvenir
à ce cinéma d'auteur total dans lequel évoluait François
Truffaut?
Je souhaite réaliser
des films à ma façon, comme je l'entends. Si je travaillais avec
de grosses maisons de production, je serais obligé de procéder
à des modification dans le scénario, etc, donc je préfère
abandonner l'idée d'utiliser des grosses machines pour faire des choses
spectaculaires, je préfère garder mes scénarios et mes
projets intacts. Et je crois que c'était pareil pour François
Truffaut, avec des films comme Baisers Volés, Domicile Conjugal.
S'il avait décidé de travailler avec des grosses productions,
ces films ne seraient pas venus au monde. Donc, c'est très important
de conserver son indépendance.
Bootleg Film
est un film assez hybride, nourri de références au cinéma
de genre anglo-saxon et aux films de yakuzas japonais. Qu'est ce qui vous plaît
le plus, dans l'un comme dans les autres?
Au Japon, on voit
beaucoup plus de de films étrangers que de films japonais. Donc, même
inconsciemment, on reçoit beaucoup d'influences des films étrangers,
notamment américains. Cependant, pendant le tournage, je ne fais pas
très attention à ça et je ne cherche pas à procéder
par références à d'autres films. Mais comme j'aime beaucoup
certains films, après le tournage, je me rends toujours compte qu'avec
telle scène j'ai fait référence à tel film, etc.
Dans Bootleg,
il y a des références explicites, puisque Akira Emoto parle des
films qu'il a vus, cite des dialogues, que ce soit Retour vers le Futur
ou Reservoir Dogs... Faut-il prendre ces éléments comme
de simples clins d'oeil?
J'ai utilisé
trois films comme références, Retour vers le Futur, Reservoir
Dogs et Le Parrain II. Ce ne sont pas forcément les trois
grands films qui comptent le plus pour moi mais de plus en plus j'aime tous
les films. L'avis qu'on a sur un film dépend beaucoup des circonstances.
Un film qu'on n'aime pas à 20 ans, on peut l'apprécier à
trente ans. Dans Bootleg, j'avais envie de faire référence
à trois films que j'aime beaucoup, et peut-être que dans mon prochain
film, je ferai référence à d'autres films différents
que j'aime tout autant. (Bingo! Dans Koroshi, son film suivant, Masahiro
Kobayashi fait référence aux films noirs américains, à
Jean Pierre Melville et Jean Becker!, ndlr).
Votre acteur
principal, Akira Emoto, dit de vous que vous êtes un réalisateur
classique par le romantisme que vous apportez à vos histoires et à
vos personnages. Qu'en pensez-vous?
Je n'ai fait que
deux films, donc je n'en suis qu'à mes débuts, mais ce que je
peux dire, c'est que j'ai appris les choses que je peux faire et ne pas faire
en faisant un film. Quand j'écris le scénario d'un film, je ne
me rends pas toujours compte si les scènes que j'imagine sont réalisables
ou non. Quand j'écris une scène de meurtre, j'hésite jusqu'au
dernier moment, car je ne sais pas si je serai capable de la réaliser
ou non, et si j'ai vraiment envie de la mettre dans le film ou pas. Donc je
me fixe certaines limites, mais en même temps j'ai envie d'exploiter mes
capacités le plus possible, je ne veux pas limiter mes goûts, je
veux faire des films très différents les uns des autres. Cependant,
en fin de compte, je pense que c'est bien d'être un réalisateur
classique.
Il me semble
que vous avez encore un autre rêve, celui de réaliser un film en
France... Qu'en est-il exactement?
J'ai ce projet
depuis lontemps, une histoire d'amour qui se passe à Lyon. C'est la ville
des frères Lumière, donc c'est aussi pour ça que je veux
réaliser ce film à Lyon.
Cannes 2000
: Quinzaine des Réalisateurs
Koroshi
ou les nouvelles aventures cinéphiliques de Masahiro Kobayashi
Cette fois,
dans Koroshi, vous faites référence à Jean Pierre
Melville...
J'ai dédié
Koroshi à Jean Pierre Melville, parce que je le considère
comme un maître. Et si j'ai mis son nom à la fin du film, c'est
aussi parce que c'est dédié aux personnes qui restent jusqu'à
la fin! Je respecte beaucoup Jean Pierre Melville car c'est aussi l'un des pères
de la Nouvelle Vague.
Il y a une image
surprenante au début du film, celle d'un bus dans la neige. Puisque vous
faites tout sur ce film, le scénario, la réalisation, et les décors,
je suis curieux de savoir comment vous avez trouvé ce bus?
C'est en faisant
des repérages pour le film que j'ai découvert ce bus très
intéressant. Quand je suis revenu pour tourner sur les lieux, il était
encore là, et c'est à ce moment que j'ai décidé
de l'utiliser dans le film. L'image de ce bus m'a beaucoup intéressé,
et c'est à partir de ce bus que sont venues les premières paroles
du film :"Peut-être la vie est-elle comme un bus rempli de gens qui
se détestent..."
Les couleurs
de ce film sont saisissantes, et puisqu'une grande partie du film se déroule
dans la neige, vous jouez aussi de contrastes très frappants entre le
blanc et le noir. Comment avez-vous travaillé avec le directeur de photographie?
Nous avons travaillé
à partir de photos de films noirs américains, comme White Heat
(de Raoul Walsh, avec James Cagney) et Scarface (d'Howard Hawks). Mais
ce sont les films noirs français que je préfère. Par exemple,
les films de José Giovanni.
Koroshi est
une réflexion fantastique sur le monde du travail, ou plutôt le
manque de travail. Quelques fois, on peut mourir de trop travailler ou de ne
pas travailler...
Après mon
premier film Closing Time, je me suis retrouvé sans travail et
de ce fait, comme le personnage de Koroshi, j'ai traversé une phase dépressive.
La perte d'un travail est un fait de société particulièrement
dramatique au Japon. Il y a beaucoup de gens qui, quand ils sont licenciés,
ne le disent pas à leurs femmes, et passent leur temps à vagabonder
dans les rues et à faire croire à leur femme qu'ils travaillent.
S'ils disent la vérité à leurs femmes, ils n'ont plus ce
pouvoir qui leur permettait d'avoir un rôle au sein de la famille et de
la société. Dire la vérité serait perdre tout ce
qui fait qu'ils sont hommes, leur virilité.
Pourquoi avez-vous
situé l'histoire dans un tout petit village du nord du Japon?
En fait, c'est
un village dans lequel j'avais déjà tourné des scènes
de La Route des Petits Voyou (Bootleg Film). C'est au moment
où j'ai tourné La Route des Petits Voyous que j'ai découvert
ce petit village en particulier, et j'ai rencontré à ce moment
là une personne qui est devenue très importante pour moi. C'est
à partir de cette rencontre que j'ai décidé de tourner
le film dans ce petit village.
Bootleg
et Koroshi se déroulent dans des espaces neigeux. Vous aimez ces
conditions de tournage?
Eh bien, Kitano
tourne ses films dans le sud, dans les endroits où il fait chaud, et
moi je tourne au nord, dans les endroits où il fait froid! (rires) Et
puis, j'aime beaucoup la neige et les sports d'hiver! Notamment le snowboard!
J'espère bien devenir champion de snowboard un jour! (rires)
Shohei Imamura
a t-il été une influence pour le thème des gens dont on
se débarrasse parce qu'ils ne sont pas productifs dans la société?
Je pense par exemple à La Ballade de Narayama...
C'est vrai que
je suis proche d'Imamura en ce qui concerne l'image et les rapports entre les
personnes. Je pense par exemple au film L'Evaporation d'un Homme (dans
ce faux film enquête réalisé en 1967, Shohei Imamura voyage
dans le nord neigeux du Japon à la recherche d'un homme disparu, ndlr).
Mais maintenant que vous citez La Ballade de Narayama, je me rends compte que
ce film m'a peut-être aussi influencé inconsciemment pour Koroshi...
Au début
de votre carrière, vous vouliez être chanteur. Si vous ne faisiez
pas de cinéma, quelle profession aimeriez-vous exercer?
Quand j'aurais
pris un peu d'âge et que je ne pourrai plus bouger comme maintenant, j'aimerais
bien écrire des romans.
Quelles sont
vos impressions du festival de Cannes cette année?
C'est encore plus
lumineux! Et le temps est encore plus chaud! (rires)
Cette année,
Nagisa Oshima présente en compétition officielle Gohatto
(Tabou), à propos de l'homosexualité au sein de la milice
des samouraïs shinsengumi. Pensez-vous qu'il y a encore des sujets tabou
dans le cinéma japonais?
Oui, et ce sont
des sujets tabous dans la société japonaise en général,
comme le racisme envers les autres asiatiques, et, bien sûr, l'homosexualité.
Avez vous un
nouveau film en projet?
Oui, j'ai un film
en projet, dont j'ai écrit le scénario avant de faire Koroshi.
J'ai cherché des sponsors pour ce film mais je n'en ai pas trouvé
la première fois; c'est aussi pour ça que j'ai tourné Koroshi.
Mais dès que je vais rentrer du festival de Cannes, je vais à
nouveau chercher des sponsors pour ce film...
Bientôt
: Cannes 2001: L'Homme qui Marche sur la Croisette
Propos
recueillis par Robin Gatto (1999 et 2000) et Glenn Myrent (2000)