Naseeruddin Shah & la Bollywood Star Academy
Né en 1950, formé à l'Ecole Nationale de Théâtre
de Delhi, Naseeruddin Shah est l'une des figures les plus reconnues du nouveau
cinéma indien, aux côtés de Smita Patil, Shabana Azmi et
Om Puri (Hey Ram). Ami de longue date de la cinéaste Mira Nair,
le comédien rejoint enfin son univers après le rendez-vous manqué
de Salaam Bombay. Il nous confie dans cette interview exclusive ses pensées
sur le cinéma commercial indien et les aspects controversés du
nouveau film couronné Venise de Mira Nair.
Aviez-vous déjà travaillé avec Mira Nair?
Non, mais nous nous connaissions depuis longtemps. Elle m'avait proposé
un rôle dans Salaam Bombay, que je n'avais malheureusement pas
pu accepter, parce que j'étais pris dans un autre film. Dans le cinéma
Bollywoodien, il m'est arrivé de tourner dans plus de 5 films en même
temps, parfois dans 3 films différents dans une seule journée!
Les acteurs les plus occupés sont engagés dans plus de 20 projets
simultanés! Ils peuvent tourner dans plus de 5 films par jour, la seule
différence entre ces films résidant dans leurs costumes!
Vous avez remporté le prix de la Meilleure Interprétation
Masculine à Venise en 1984...
Effectivement, mais je n'étais pas à Venise cette année-là.
Je crois que le producteur n'avait pas eu les moyens de me payer le voyage!
(rires) Le film pour lequel j'avais reçu ce prix était un film
à petit budget du réalisateur bengali Goutam Ghose (qui a reçu
la Montgolfière d'Argent à Nantes 2001 pour Dekha, ndlr),
intitulé The Crossing. Personne ne pensait que nous ne recevrions
un prix, alors ce fut vraiment une fabuleuse surprise pour nous tous quand nous
l'apprîmes!
Que pensez-vous de votre rôle dans Le Mariage des Moussons?
Quand Mira m'a proposé ce rôle, elle m'a juste dit: "C'est
un homme ordinaire, quelqu'un sur qui on ne se retourne pas quand on le croise
dans la rue. Une personne que tu ne trouverais probablement pas intéressante
si tu la rencontrais dans une soirée! C'est juste un homme ordinaire.
As-tu envie d'interpréter un tel rôle?" Et j'ai tout de suite
dit oui. Pour moi, c'était une alternative très intéressante
aux rôles habituellement extravagants et artificiels des productions bollywoodiennes.
Bien que mon nom soit attaché au cinema dit "d'art et d'essai"
en Inde, j'ai joué dans de nombreuses productions bollywoodiennes, et
je dois dire que j'en ai un peu marre. Le rôle du Mariage des Moussons
était donc pour moi une véritable bénédiction.
En Inde, vous avez remporté 4 "Film Fare Awards". Sont-ce
des prix pour des films bollywoodiens ou d'art et d'essai?
Ce sont des prix que j'ai obtenus pour des rôles dans le cinéma
dit alternatif, parallèle, qui a connu un véritable essor en Inde
depuis le milieu des années 70 jusqu'au milieu des années 80,
après quoi les réalisateurs ont pour la plupart sauté le
pas vers le cinéma commercial. Mais les prix dont on parle récompensent
des rôles que j'ai tenus dans ce cinéma d'art et d'essai, pas dans
le cinéma bollywoodien.
Comment définiriez-vous le projet bollywoodien typique?
C'est un projet qui vise avant tout à rapporter un maximum d'argent!
Les films bollywoodiens rapportent de l'argent avant même d'avoir été
réalisés, grâce aux ventes, aux droits dérivés,
etc. L'importance dévolue aux scénarios de ces films est toute
relative. Elle passe après le potentiel commercial. J'irais même
jusqu'à dire que la plupart des films bollywoodiens sont réalisés
sans scénario digne de ce nom! Le scénario est conçu à
mesure que le projet avance, taillé à la mesure des stars. Que
le film soit bon ou non n'a pas une grande importance. Il importe avant tout
de faire de l'argent. Les apparences artistiques restent sauves, grâce
à une bonne photographie, des paysages exotiques et des chansons entraînantes.
Ce sont là les ingrédients auxquels les producteurs pensent en
priorité, avant même le sujet de l'histoire et sa signification.
Ces films sont des formules et rien d'autre, et ce n'est pas un Mariage des
Moussons ou un Laagan (deux films indiens nominés récemment
aux European Film Awards dans la catégorie Meilleur Film Etranger, ndlr)
qui va changer la donne, je le crains. Les faiseurs de films bollywoodiens
sont des spéculateurs, pas des créateurs.
Le rythme du Mariage des Moussons est très rapide et musical...
Comme la vie en Inde! La musique de cinéma est très populaire
en Inde. Comme vous le savez, la plupart des films que nous faisons sont musicaux.
Un film sans musique est une rareté. Peu de réalisateurs osent
faire des films sans passages chantés. Cependant, une chanson qui touche
au coeur émotionnel d'un film reste un très bel outil narratif.
Mira, elle, a utilisé les clichés du film bollywoodien avec beaucoup
d'astuce. Mais la musique qu'elle utilise dans le film est une musique qu'elle
aime personnellement. Voilà pourquoi ça fonctionne. Elle ne cherche
pas à être plus maligne que la musique. Elle transmet des choses
qu'elle ressent profondément.
Pendant le festival de Venise, vous sembliez inquiet de voir comment le
public allait réagir à l'élément de l'inceste...
C'est vrai, mais mes craintes se sont depuis apaisées. Un certain nombre
de spectateurs indiens ont déjà vu le film, ainsi que ma famille,
un oncle et une tante assez âgés qui vivent à New York,
et j'étais terriblement inquiet de leurs réactions, parce qu'ils
sont très portés sur les traditions, même s'ils vivent à
New York depuis 30 ans. Je les ai sentis très tendus quand le secret
de l'inceste était révélé. Mais la première
chose que ma tante m'a dite à la fin du film, c'est: "La vérité
du film est accrue par cette révélation. J'étais très
inquiète de voir vers quoi allait mener cette révélation,
vers quelle sorte de point culminant. Mais finalement, je suis sûre que
bien des enfants de familles nombreuses en Inde ont été confrontés
à ce genre de drame..." De fait, c'est un sujet encore terriblement
tabou en Inde. Mais je suis sûr que le film va toucher le coeur de nombreux
Indiens et même de nombreux spectateurs à travers le monde. L'inceste
est la chose la plus terrible qu'on puisse infliger à un enfant, laissant
des marques à vie. Mais le film offre un sentiment de délivrance
à la fin, parce que mon personnage prend position et ordonne à
sa soeur et à son mari de quitter le mariage. C'est une décision
qui va avoir des répercussions terribles. Le couple ne pourra plus jamais
vivre comme avant; leur relation va en être terriblement affectée.
Les relations professionnelles du frère vont sûrement aussi en
pâtir... Je ne pense pas que le film va créer une controverse en
Inde. Je pense au contraire que les spectateurs seront profondément touchés
par ce film.
Quels sont exactement les liens familiaux entre votre personnage et celui
auquel vous ordonnez de partir, et en quoi votre décision bouleverse
t-elle particulièrement l'ordre familial?
C'est mon beau-frère. C'est lui qui a soutenu notre famille quand nous
sommes arrivés en Inde comme réfugiés au moment de la partition.
Quand nous sommes arrivés, nous étions démunis, et c'est
le mari de ma soeur qui nous a aidés. Nous lui devons beaucoup. Nous
lui devons le respect, quel qu'ait pu être son comportement envers d'autres
personnes. Chez les punjabi et les hindous, le respect dû aux aînés
est très important. Un fils doit toucher les pieds de son père
tous les matins. On doit toujours manifester son respect pour les aînés.
Et la personne à laquelle je demande de partir dans le film est en fait
l'aîné de la famille... Il n'est donc pas du tout facile pour Lalit
de faire ce qu'il fait. Je ne sais même pas, si j'étais à
la place de Lalit, si j'aurais le courage de prendre la même décision.
Mais voilà pourquoi le cinéma est un tel plaisir: on peut faire
dans la fiction ce qu'on n'oserait peut-être pas faire dans la réalité!
(rires)
Quels sont vos projets?
En premier lieu, je me rends à Londres pour rejoindre la compagnie théâtrale
de Peter Brook, qui joue Hamlet au Young Vic. J'ai travaillé avec Peter
Brook pendant 6 mois, dans son institut de recherche théâtrale
à Paris. Puis nous avons tourné avec la pièce Hamlet. Là,
je viens de prendre un peu de repos, et je m'apprête à le rejoindre...
(sourire) Je n'ai pas encore signé pour un autre film. J'espère
en fait tourner bientôt mon propre film. Ce serait une adaptation du Fantôme
de Canterbury d'Oscar Wilde. Je sais que ce conte a été adapté
plusieurs fois en langue anglaise, avec de grands acteurs, tel John Gielgud.
Mais je voudrais adapter cette histoire en Inde, où Il y a aussi de nombreuses
histoires de fantômes et de nombreux palais dans la campagne, probablement
habités par des fantômes de maharadjah! (rires)
Quel est de vos films celui dont vous êtes aujourd'hui le plus fier?
Le plus film dont je suis le plus fier est le premier film de Shehkar Kapour,
Innocent, tourné à Bombay il y a vingt ans. Je suis aussi
très fier de The Crossing de Goutam Ghose.
Et de vos films internationaux?
Je n'ai pas joué dans beaucoup de films internationaux, en fait. J'ai
joué dans The Perfect Murder d'Ismael Merchant, et Genesis
de Mrinal Sen. Mais j'espère à l'avenir participer à davantage
de projets internationaux !
Entretien réalisé au Festival de Venise 2001 par
Moira Sullivan & Robin Gatto
Traduction de l'anglais: Robin Gatto