Mira Nair célèbre <i>Le Mariage des Moussons</i>
Epuisée par le combat contre la censure qu'elle dut mener pour faire
sortir Kama Soutra en 1996, Mira Nair a quand même trouvé
les ressources pour réaliser Le Mariage des Moussons, étonnant
"Dogme bollywoodien". Le film a remporté le Lion d'Or du Festival
de Venise cette année. Mira Nair nous parle de cette nouvelle audace
et de son étonnant parcours de créatrice.
Comment avez-vous commencé votre carrière de réalisatrice?
J'ai commencé comme actrice, en fait, dans une petite compagnie théâtrale
amateur de Delhi. Mais convaincue que je pouvais faire une carrière universitaire,
j'ai réussi à obtenir une bourse pour Harvard, où, en fait,
j'ai continué de faire du théâtre (rires). Mes gourous à
l'époque étaient des gens comme Peter Brook, j'étais aussi
très influencée par les mouvements théâtraux pacifistes.
Mais à Harvard, j'ai déchanté, les spectacles étaient
plutôt du genre comédies musicales avec mini-jupes et cerceaux!
Ça n'avait rien à voir avec ce que j'aimais profondément.
Je me suis donc consolée en faisant du documentaire, et j'ai étudié
cette spécialité auprès de Ricky Leecock et Don Pennybaker.
J'ai donc fait du documentaire pendant 7 ans, ce qui m'a de plus en plus orientée
vers le cinéma vérité. Par la suite, j'en ai eu marre d'attendre
les projets, j'ai eu envie de les provoquer. J'avais envie d'amener la rigueur
du documentaire dans la fiction et de montrer le côté extraordinaire
de la vie quotidienne. C'est ce que j'ai essayé de faire dans mon premier
long-métrage, Salaam Bombay qui, comme vous le savez, a très bien
marché partout dans le monde. J'ai donc continué dans la voie
de la fiction pendant 15 ans, réalisant 6 ou 7 longs-métrages
(pour le cinéma et la télévision, ndlr), et ce n'est que
cette année, en fait, que je suis revenue au documentaire. J'ai réalisé
un film de 26 minutes, The Laughing Club of India, qui parle du pouvoir
du rire, et ce film a été diffusé récemment sur
HBO.
Le Mariage des Moussons n'est pas un mariage ordinaire. Il y a des
secrets de famille qui remontent à la surface, qui explosent...
J'avais très envie de faire un film de famille coloré et joyeux,
mais je ne suis pas très douée pour ne faire que ça, en
fait! (sourire) J'aime traiter de choses qui me bouleversent, me provoquent
et restent ancrées dans mon âme. Et dans n'importe quelle famille,
quand les gens se réunissent, il y a toujours de la romance, des intrigues,
et des secrets d'alcôve dans l'air... La noirceur du film se retrouve
dans toutes les familles et toutes les sociétés. Seulement, en
Inde, contrairement à ce qui se fait en Amérique, il n'y a pas
tous ces talk shows télévisés à sensation où
l'on déballe d'une manière assez vulgaire tous ces secrets, ces
"scandales"... J'ai donc essayé dans Le Mariage des Moussons
de traiter cette dimension familiale d'une façon très responsable
et honnête ; en prenant un personnage féminin, Ria, qui va à
l'encontre des clichés, qui se rebiffe contre les us et coutumes: elle
a trente ans, est encore célibataire, rêve d'être écrivain,
et il est donc normal pour elle de vouloir protéger à sa manière
sa jeune nièce, qui a souffert d'une agression sexuelle. J'espère
que le public sera surpris mais aussi concerné par ce film. J'espère
aussi que le film ne provoquera pas une nouvelle controverse en Inde, comme
cela était arrivé avec Kama Soutra. Mais on ne sait jamais, malheureusement...
Vous aviez du vous battre longtemps pour faire sortir Kama Soutra
en Inde?
Pour Kama Soutra, j'ai du livrer une grosse bataille juridique contre
la censure. Les tribunaux m'ont finalement donné raison, mais le comité
de censure est passé outre leur décision et a fait remonter le
film en toute illégalité. Finalement, au bout de sept mois de
lutte dans les tribunaux, j'ai réalisé que c'étaient eux
les vainqueurs, parce qu'ils me possédaient, moi, mon esprit, mes rêves,
m'empêchant de fait de me consacrer à d'autres projets. Je me suis
donc retirée de la bataille, découragée, mais quand même
résolue à faire la promotion de Kama Soutra, en disant:
"Venez voir la version amputée, censurée d'un film scandaleux!"
Le film a finalement très bien marché. Le public n'avait rien
contre le film. Le problème venait donc de ces instances dites "morales"
qui, souvent, laissent passer à l'écran des choses beaucoup plus
choquantes et "obscènes" que ce qu'elles veulent censurer.
Votre mélange de drame et de spectacle Bollywood est fabuleux dans
Le Mariage des Moussons. On a l'impression que vous, au moins, vous savez
faire la fête!
Merci! (rires) Sabrina Dhawan, la scénariste, et moi-même voulions
faire un film très familier. Nous sommes toutes les deux punjabi, et
les punjabi sont connus pour leur entrain, leur énergie, leur vitalité.
Nous mordons la vie à pleines dents! Sur le bateau, au festival de Venise,
nous dansions et chantions à tue tête! Les gens n'avaient jamais
vu ça! (rires) l'Inde est aussi un pays très pluriethnique, où
coexistent une multitude d'identités, de classes, de langues, de musiques,
de cuisines! Et le fait d'utiliser ces 5 histoires dans le film et de les faire
s'interpénétrer me donnait la possibilité de présenter
toutes ces différentes couches culturelles, notamment au travers de la
musique et des langues. Et Bollywood fait vraiment partie de notre vie, vous
savez. C'est devenu une mode chez les jeunes, quelque chose de très chic
et branché! Il y a aussi ce sentiment d'être enfin libéré
des complexes liés à la colonisation. Nous nous sommes ouverts
au mouvement de globalisation économique, mais en même temps, s'il
y a bien une culture qui peut en remontrer à l'Oncle Sam, c'est la culture
indienne, parce que nous avons des traditions très anciennes et une habileté
particulière pour absorber, assimiler des influences et puis les transformer
pour nous les réapproprier à notre manière. C'est aussi
vrai des films Bollywoodiens. On peut y trouver des contes ancestraux servis
sur fond de techno funk bengali! Mais à l'arrivée, c'est un son
typiquement indien! La bande originale du Mariage des Moussons est un
mélange de nouvelles chansons, qu'une pop star indienne a composées,
et aussi de chansons très personnelles que mon mari me chantait quand
il me faisait la cour! (rires) C'est donc un amalgame, mais très représentatif
de ce qu'est la pop indienne en ce moment.
Vous venez de tourner aux Etats Unis Hysterical Blindness avec Uma
Thurman et Gena Rowlands. Comment avez vous été impliquée
dans ce nouveau projet?
Uma avait vu une pièce de théâtre intitulée Hysterical
Blindness de Laura Cahill, interprétée par la compagnie Naked
Angels. Elle a acheté les droits d'adaptation cinématographique,
Laura Cahill a écrit le scénario, et puis Uma, qui aime mon travail,
est venue me trouver pour réaliser le film... (sourire)
Entretien réalisé au Festival de Venise 2001 par
Moira Sullivan & Robin Gatto
Traduction de l'anglais: Robin Gatto