Makhmalbaf à Kandahar
Mohsen Makhmalbaf vient de présenter son dernier film Kandahar à Cannes,
où il est en compétition. Le film suit le parcours d'un jeune Afghane, résidente
canadienne, lors de son retour en hélicoptère en Afghanistan à la recherche
de sa soeur, emprisonnée depuis des années par les autorités, comme tant d'autres.
Sa soeur venait de lui écrire qu'elle se suiciderait dans les jours à venir.
Le film retrace
l'épopée atroce de l'Afghano-canadienne à la recherche de sa soeur. En chemin,
le public est exposé de façon déchirante aux conditions de vie incroyablement
misérables de l'Afghanistan d'aujourd'hui. Makhmalbaf évoque son film
de manière éloquente aux côtés de Niloufer Paziza, qui joue le rôle principal
du film.
Votre premier film Le Cycliste et le dernier Kandahar (en compétition
à Cannes) sont tous deux tournés en Afgahnistan. Pourquoi avoir choisi ce lieu?
MM : Parce que malgré ses problèmes inquiétants, l' Afghanistan existe à peine
dans l'esprit de la population mondiale. La raison en est claire, je l'ai exposée
dans un article de 45 pages consacré à ce sujet (disponible sur demande par
e mail). L'Afghanistan n'a pas de rôle dans le monde d'aujourd'hui. Ce n'est
pas un pays connu pour ses produits, ses matières premières, ni pour ses avancées
scientifiques ou ses réalisations artistiques. Ceux qui connaissent le nom Afghanistan
l'associent immédiatement avec la contrebande, les Talibans, le fondamentalisme
islamiste, la guerre avec la Russie, une longue guerre civile, la famine et
un taux de mortalité élevé.
Mon article commence
par cette phrase "Le Boudha n'a pas été détruit en Afghanistan, Il s'est effondré
de honte", et poursuit en disant que pendant l'heure nécessaire à la lecture
de l'article, 14 personnes auront trouvé la mort en Afghanistan en raison de
la guerre et de la famine et 60 autres seront devenues des réfugiés Afghans
dans d'autres pays. Quand vous parlez enfin de l'Afghanistan, cela devient une
liste de statistiques sèches et terribles, dépourvue d'humanité, communication
immédiate et visuelle. Mon film Kandahar tente de dépeindre de manière
personnelle la situation désespérée qui existe dans ce petit pays.
Quand même, quelles sont les statistiques ?
MM: On peut les résumer en disant que 6 millions de personnes ont quitté l'Afghanistan.
7 millions et demi sont mortes en 20 ans. 10 millions de femmes, à qui aujourd'hui
toute forme d'éducation est interdite, sont invisibles. Seulement 50.000 personnes
ont une carte d'identité, le reste vit de manière clandestine, des vies de terreur.
Les Afghans composent la plus large communauté de réfugiés au monde. Ils n'ont
pas d'endroit où aller, pas de pays où retourner, et tout juste un pays dans
lequel ils seraient accueillis. En Afghanistan, il n'y a aucune sécurité.
Q : Quel est votre souci majeur dans le film, les idées fondamentalistes
et le terrorisme, la situation critique des femmes, lequel compte le plus ?
MM: Ce n'est pas le contenu politique de mon film qui est le vrai problème,
c'est la pauvreté abjecte et la faim qui existent en Afghanistan. C'est un peuple
déserté, ravagé et surtout famélique.. Lorsque nous tournions, nous venions
avec des réserves qui étaient en train de mourir et nous devions souvent nous
arrêter de travailler pour les aider.
Les Talibans terrorisent les gens. Ajoutez à cela la destruction des statues
de Boudhas géants célèbres dans le monde qui ont attiré l'attention et la sympathie
mondiale. Mais pourquoi personne sauf la Haute Commision Ogata de l'ONU n'a
exprimé de chagrin à propos de la mort en suspens d'un million d'Afghans à cause
de la famine? Pourquoi personne ne parle-t-il des raisons de cette mortalité?
Pourquoi tout le monde pleure-t-il la démolition des statues de Boudha alors
qu'on entend rien sur la manière d'empêcher la mort d'Afghans affamés? Les statues
sont-elles plus chéries que les humains dans le monde moderne d'aujourd'hui
?
Aviez-vous un documentaire en tête en faisant ce film ?
MM : Quelle est la frontière entre une fiction et un documentaire ? J'ai filmé
ce que j'ai vu et introduit des changements qui correspondait à mon concept.
Il y a une scène dans le film de membres artificiels qui tombent en parachutes.
Ce que j'ai vu de mes yeux étaient des colis de nourriture tomber du ciel.Le
film s'est inspiré de mes observations et des recherches intenses qu'il a demandé.
Comment vous a-t-il été possible de tourner ce film dans ce pays tellement
opposé à l'entrée d'étrangers sur son territoire?
MM: Nous avons tourné le film en Afghanistan à deux kilomètres de la frontière
iranienne. Nous devions changer de site tous les jours à cause du danger extrême
des groupes d'auto défense opérant partout. Je me suis déguisé en local. Je
portais une longue barbe et les robes longues que portent les Afghans. Je risquais
constamment d'être tué ou kidnappé. Je l'ai presque été une fois. Un groupe
a demandé si je savais où se trouvait Makhmalbaf et où il tournait. Je n'ai
pas été reconnu, mais ce fut limite.
Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées ?
MM: Et bien, elles étaient considérables et sur tous les plans que vous pouvez
imaginer. Pour moi, le plus difficile dans la réalisation de mon film fut le
manque de coopération de la population locale, particulièrement ses femmes qui
ne sont pas habituées à être vues ou entendues. Vous ne les voyez jamais et
lorsque vous les voyez, elles sont couvertes des pieds à la tête, leur visage
cachés pas des "burkhas". Les femmes non plus ne coopéraient pas, ne pas être
vues ni entendues est inné chez elles, en particulier au milieu des hommes.
En outre, les locaux ont tout juste accès aux photographies, bien moins à la
TV et au cinéma. Nous avons dû introduire ce concept. Je montrais des programmes
TV à des groupes afin de leur faire savoir ce que l'image et le jeu signifient.
L'Afghanistan est
peuplé d'ethnies mixtes de groupes différents et de tribus, et chacune d'elles
reste à l'écart, il y a un tabou social à se mélanger. Nous avons donc dû montrer
ces émissions télévisées à ces groupes séparés. La distribution des rôles ensemble
était une quasi-impossibilité.
Le film est-il basé sur une histoire vraie où est-ce une fiction ?
Niloufer Paziza (NP): C'est une histoire vraie. Pour commencer, je ne suis pas
actrice. Monsieur Makhmalbaf m'a trouvée grâce à des amis pour jouer ce rôle.
Je n'ai pas l'intention de jouer dans un autre film, mes ambitions sont différentes.
Je suis une Afghane qui a quitté son pays il y a douze ans. Nous avons eu cette
chance. Mon père était éduqué, ce qui a aidé. Nous sommes allés au Pakistan,
et de là avons émigré au Canada, le seul pays qui nous acceptait, nous Afghans.
Je joue mon rôle dans le film, une femme à la recherche de sa soeur dans les
prisons de ce monde.
Toutes les femmes
qui souffrent dans mon pays sont mes soeurs. Je suis dans le film et je suis
ici aujourd'hui parce que je veux que la situation de mon pays soit connue du
monde, et pour aider de quelque manière que ce soit. Même au Canada avec 5.000
Afghans à Montréal et le double à Toronto, on ne fait pas assez pour aider la
communauté Afghane.
Qu'est-ce qui était difficile à jouer pour vous dans le film ?
NP : C'était s'endurcir d'être dans ce film. Chaque jour était un jour triste,
une nouvelle histoire de chagrin. Chaque jour signifiait découvrir une nouvelle
face de la misère.
Y a-t-il une raison au fait que la bande son utilise constamment deux refrains
tirés de la musique indienne, tous deux vocaux ?
MM : Ils correspondaient au ton et à l'humeur du film . Il y a un troisième
instrument Afghan qui a également été utilisé de manière différente.
Uma
da Cunha