Lieven Debrauwer : dites-le avec des fleurs !
Lieven Debrauwer est né à Roulers, en Flandre Occidentale, où il est
devenu une petite célébrité. Il a d'ailleurs reçu
un "Fonske", une sorte d'Oscar pour le court-métrage Léonie,
récompensé à Cannes en 1997. Pauline & Paulette,
son premier long-métrage, a attiré plus de 100 000 spectateurs
en Belgique et représentera prochainement le pays aux Oscars. Avec cette
histoire toute en douceur d'une handicapée mentale légère,
Liewen Debrauwer livre un film plein d'émotion et poursuit sa collaboration
avec la grande actrice Dora Van Der Groen.
Pour commencer, il convient de signaler que vous êtes un ancien lauréat
de Cannes...
C'est vrai. J'ai remporté le prix du Meilleur Court Métrage en
1997 pour Léonie. C'est l'histoire d'une vieille dame qui vit
avec son mari et dont la mémoire commence un jour à lui jouer
des tours. Il s'avère bientôt qu'elle a une maladie grave. Elle
oublie de plus en plus de choses, mais son mari ne s'en rend pas vraiment compte
jusqu'au moment où sa maladie atteint son point culminant. Mais à
ce moment là, c'est déjà trop tard pour communiquer avec
elle, elle ne comprend même plus ce qu'il lui dit. Donc elle doit être
internée; par la suite, son mari lui rend régulièrement
visite mais la communication continue d'être impossible. Il réalise
alors qu'ils n'ont jamais vraiment établi un vrai dialogue dans leur
couple et que c'est maintenant trop tard. Mais il essaie toujours de lui parler,
il lui apporte des cadeaux, des boîtes de biscuits, mais elle reste sans
réagir. Il lui dépose un biscuit dans la main, mais elle n'en
fait rien. Mais un jour, des années après la mort de son mari,
elle sent quelque chose dans sa poche, et elle en retire le biscuit. Et elle
se souvient vaguement que quelqu'un le lui a offert. Elle ne sait plus qui,
ni quand, mais cela éveille en elle des sensations agréables.
Ce que je voulais exprimer avec ce film, c'est que tout est important dans la
vie, même les choses apparemment anodines. Pauline & Paulette
est un film assez différent. Pauline est une vieille dame qui a toujours
été une attardée mentale, une enfant de 66 ans comme on
dit dans le film. Tout le monde l'a toujours connue comme ça et s'est
habitué à vivre avec elle. C'est la grande différence entre
les deux films.
Y a t-il quoi que ce soit dans votre jeunesse qui vous ait rendu sensible
au sujet des handicaps mentaux?
En fait, oui. C'est très personnel, mais je veux bien vous en faire
part. A l'âge de trois mois, j'ai eu une méningite très,
très violente. Des années plus tard, mes parents m'ont dit que
ç'avait été vraiment très grave. Les docteurs avaient
diagnostiqué deux possibilités: soit je mourais, soit je survivais
avec des capacités mentales réduites. Mais rien de cela n'est
arrivé. J'ai grandi de manière normale. Cependant, même
si je ne m'en suis jamais souvenu parce que j'étais trop jeune, je pense
que c'est quelque chose qui m'a affecté et a fait que je ressens une
certaine attirance pour les personnes souffrant d'handicaps mentaux. Je me sens
parfaitement à l'aise en leur présence. On n'a rien à prouver
avec eux, on peut être soi-même. Il faut juste et être honnête
et tendre. Donc ce sont de très bonnes raisons de faire des films avec
eux.
Quand avez-vous commencé à prendre contact avec des pensions
pour handicapés mentaux?
Il y a deux ans et demi. Je travaillais sur le scénario de Pauline
& Paulette, et j'ai demandé aux docteurs qu'ils le lisent et
me donnent leur avis franc et sincère. L'histoire était-elle crédible?
Seraient-ils choqués par un tel film? C'était une bonne chose
de poser ces questions avant de faire le film, pour ne pas s'exposer par la
suite à des critiques visant la crédibilité du film. Donc,
ces docteurs ont bien voulu m'aider, et m'ont dit que le scénario était
assez proche de ce qu'ils aimeraient voir au cinéma. Je n'ai pas eu beaucoup
de changements à faire, en fait.
Apparemment, le scénario est basé sur un souvenir d'enfance...
Quand j'étais enfant - ce que je suis toujours, même si je suis
plus grand maintenant (rires) - ma famille habitait dans un petit village, en
face d'une boutique tenue par une dame. Mes parents tenaient un café,
ils étaient occupés toute la journée, alors ma mère
n'avait jamais le temps d'aller dans cette boutique en face de chez nous. Donc
elle me donnait des listes de commissions que je faisais pour elle. Et au fil
du temps, la dame de la boutique devinait dès que j'entrais chez elle
ce dont ma mère avait besoin, elle connaissait la taille de ses pantalons,
sa couleur préférée... Pour moi, c'était très
impressionnant d'entrer dans ce magasin, de marcher jusqu'au comptoir et de
demander ce que ma mère voulait. Le seul fait d'être autorisé
à pénétrer dans ce magasin et d'en goûter l'atmosphère
très spéciale était quelque chose de fascinant; ce qui
me plaisait aussi beaucoup, c'était l'atmosphère de rangement
et d'organisation parfaite qui régnait au sein de cette boutique. Et
ça, c'est quelque chose que j'ai retenu dans ma vie personnelle. J'adore
organiser les choses. Tout ça est resté dans mon esprit. Et quand
j'ai écrit le scénario de Pauline et Paulette, tout m'est
revenu.
Le canevas du film est articulé autour de motifs sonores - l'opérette
- et visuels - les fleurs. Comment ces éléments se sont-ils agencés
dans le scénario?
Dès le début, je savais que je voulais réaliser cette
séquence d'arrosage de fleurs sur la musique du Casse Noisette de Tchaïkovski.
J'adore cette musique, elle éveille en moi beaucoup d'émotions,
c'est une musique joyeuse et "héroïque", pleine de passion.
J'ai utilisé cette musique pour un des moments fort du film, lorsque
Pauline, qui avait toujours voulu vivre avec Paulette, se retrouve enfin avec
elle. Alors, elle est heureuse et elle arrose les fleurs au rythme de la musique
de Tchaïkovski. Tout ça était très présent
dans mon esprit. Mais ce qui est drôle, c'est que quand j'en étais
à la 5ième ou 6ième version du scénario, j'ai discuté
de cette scène et on m'a recommandé de l'enlever, parce qu'elle
ne fonctionnerait pas. Donc elle est restée absente de plusieurs versions
du scénario, mais j'étais tellement triste en y pensant, je l'imaginais
si précisément que je me suis dit: "Il faut que tu te battes
pour remettre cette scène!" Donc je suis allé voir le producteur
et je lui ai décrit et expliqué cette scène en détail,
avec un storyboard, j'ai même fait les mouvements de Pauline quand elle
arrose les fleurs, et finalement il m'a dit: "Bon, OK, on remet cette scène!"
Et le jour du tournage, on a passé la musique, et j'ai dit à Dora:
"Ok, laisse toi aller, suis la musique, vas-y!" Mais c'était
une musique tellement puissante qu'à chaque crescendo, Dora se laissait
aller comme une folle! On s'est dit sur le moment qu'elle en faisait trop, mais
finalement cette "folie" passe très bien à l'écran.
Cette scène est un peu mon hommage au genre de la comédie musicale
que j'adore.
Et si je vous dis justement que Pauline & Paulette était
la meilleure comédie musicale du festival de Cannes 2001?
(rires) Merci beaucoup! En fait, j'entends beaucoup de comparaisons sur ce
film, on me dit que c'est un Rainman féminin. Je ne le pense pas.
Je pense que le film est plus proche du cabaret, des comédies musicales,
West Side Story, Gigi.
Et si l'on vous parle du Huitième Jour de Jaco van Dormael?
Ce n'est pas la version flamande du Huitième Jour! Mais j'ai
vu ce film, je l'ai en DVD et je l'adore. Mais je n'ai pas cherché à
le copier. Cela aurait été stupide. Je voulais faire un film qui
soit à la fois réaliste et un conte de fées. Le Huitième
Jour n'est pas vraiment ça, il a beaucoup d'autres niveaux de lecture.
Mais si l'on compare ce film au mien, je ne peux que m'en sentir honoré,
parce que c'est un grand film.
Qu'avez vous ressenti le jour où Pascal Duquenne et Daniel Auteuil
ont remporté le prix du Meilleur Acteur ex-aequo à Cannes?
C'était merveilleux! Et pour un réalisateur, c'est merveilleux
de voir ses acteurs gagner un prix.
Comment avez-vous rencontré Dora Van Der Groen?
Elle avait joué dans trois de mes courts-métrages. C'est le quatrième
film que nous tournions ensemble. Elle est très connue au cinéma
et à la télévision en Belgique, et elle est probablement
la meilleure actrice belge actuelle. Je lui ai écrit un jour en lui demandant
si elle voudrait bien faire un film avec moi, sachant que j'étais un
réalisateur inexpérimenté. J'étais très incertain
de sa réponse, mais seulement un jour après avoir posté
ma lettre, elle m'a appelé pour me dire qu'elle voulait bien, mais qu'elle
avait d'abord un tournage à finir. Après cela, nous nous sommes
rencontrés, et elle n'a pas lu le scénario de Léonie, elle
m'a demandé de lui raconter l'histoire. Je la lui ai racontée
et elle a tout de suite accepté de faire le film. Ensuite, elle a lu
le scénario, et elle m'a encore appelé pour me dire qu'elle l'aimait
beaucoup. Moi, j'étais très curieux de savoir ce qu'elle allait
penser de moi en tant que réalisateur. Etais-je un bon réalisateur,
ou pas? Cette question me hantait! Au lieu de ça, j'ai demandé:
"Voulez-vous faire un autre film avec moi?" Et elle a dit: "Oui,
j'aimerais beaucoup". Donc nous avons encore fait deux courts-métrages,
et nous avons appris à bien nous connaître. Et quand je lui ai
parlé de Pauline & Paulette, elle a été tout
de suite partante.
Comment avez-vous travaillé le rôle de Pauline avec elle?
J'ai d'abord choisi "ma" Pauline dans une institution pour handicapés
mentaux, j'ai appris à bien la connaître, et finalement j'ai organisé
un rendez-vous entre les deux. Nous avons déjeuné ensemble; c'était
une façon très respectueuse d'"observer" une personne
comme elle. Dora aussi pensait que c'était très important d'apprendre
à la connaître. Une chose amusante s'est produite pendant le déjeuner.
Quand Denise, "ma Pauline", a reçu son verre de coca cola,
elle a vu qu'il y avait des glaçons dedans, et elle a dit: "Oh,
il y a des pierres dedans". Pour elle, c'étaient vraiment des pierres,
elle n'avait jamais vu de glaçons. C'était très étonnant
et amusant pour nous, et c'est une des choses que nous avons décidé
d'utiliser dans le film.
Entretien réalisé par Robin Gatto au Festival de
Cannes 2001