Le Quartet corrosif de Naoto Takenaka
Entretien avec
Naoto Takenaka, réalisateur de Rendan
"Kinchocho
kinchoo kinchoo..." Voici le petit refrain anti-trac prescrit par le docteur
Naoto Takenaka, grand spécialiste en zygomatiques débridés
au Pays du Soleil Levant, où tel son confrère plus connu Kitano,
il dispense des soins cathodiques et cinématographiques. Ajoutez à
sa panoplie le théâtre, et vous obtenez l'un des talents les plus
complets du monde du spectacle nippon, capable de s'illustrer aussi bien en
danseur fou dans le classique Shall We Dance? que derrière la
caméra avec 4 films de factures très variées (dont le premier,
Nowhere Man, fut titulaire du Prix FIPRESCI à Venise en 1994). Avec
Rendan
(titre anglais: A Quartet for Two), Takenaka signe sa "Guerre des
Rose" et n'hésite pas à ébranler les deux piliers
de la société japonaise: la famille, et le salaryman. Entretien
avec un réalisateur à suivre, accompagné dans sa venue
berlinoise de la très belle Yuki Amami, ancienne actrice de takarazuka
(music hall japonais interprété par des troupes exclusivement
féminines).
Je trouve le
sujet de votre film assez courageux. Est-ce à dire que vous associez
la comédie à une certaine forme de courage?
Eh bien, il n'était
pas dans mon intention d'être courageux en faisant ce film, mais puisque
c'est moi qui l'ai fait, peut-être l'ai-je été, même
sans le vouloir! (rires)
Dans le film,
votre personnage est assez efféminé. Pensez-vous avoir trouvé
votre part de féminité à travers ce rôle?
Je pense que nous
avons tous en nous cette part de féminité quelque part. Moi-même,
je ne suis pas quelqu'un de très exubérant, je suis assez introverti
en fait, donc ce rôle n'était pas dur à jouer, je pouvais
comprendre intimement le personnage.
D'où
provient votre inspiration comique? Avez-vous des influences précises?
Je m'inspire de
situations très normales, des gens autour de moi, dans le train, mon
inspiratio
n n'est liée à aucune école ni aucun pays. Elle
est basée sur l'observation de la vie.
Votre premier
film Mono no hito (Nowhere Man) avait obtenu un prix à Venise.
Qu'est ce qui a motivé la réalisation de ce premier film?
J'étais
un grand fan du manga de Yoshiaru Tsuge et j'ai toujours su que je voulais faire
un film d'après son oeuvre.
A t-il été
difficile pour vous d'apprendre à danser pour votre rôle dans
Shall we Dance??
Je n'ai eu que
trois jours que pour apprendre les bases, contre deux mois pour les autres acteurs!
En plus, j'étais à Santa F
e à l'époque, pour le
travail. Donc j'étais là bas, tout le monde était prêt
et moi il fallait que j'apprenne à danser en quelques jours! J'ai un
peu paniqué! Mais j'ai mis les bouchées doubles et le résultat
est dans le film!
Le déroulement
narratif de Rendan est rythmé par des interludes pianistiques.
Ces séquences étaient-elles déjà en place dans le
scénario?
Certains morceaux
étaient déjà écrits dans le scénario, d'autres
ont été mis en place pendant le tournage.
Peut-on dire
que ces séquences musicales symbolisent la maturation émotionnelle
de
chaque personnage?
Oui, vous avez
raison, je voulais que les émotions des personnages se voient et s'entendent
à travers la musique.
J'ai l'impression
que d'une manière générale vous aimez beaucoup la musique
et le chant...
Dans la vie, il
est important de chanter ce qu'on a dans le coeur, alors pour vivre j'invente
des chansons et les acteurs les chantent pour moi. Et ces chansons sont l'expression
de mon âme... mon dieu, je deviens émotif, j'ai honte! (rires)
Quelle sorte
de réalisateur êtes-vous sur le plateau?
(Il prend une
voix grave) Sur le plateau, je suis très strict. Je ne frappe personne,
mais mes mots sont comme des poings, alors j'attaque les acteurs et ils courent
se terrer dans leurs trous! (rires) (d'une voix normale) En tant que réalisateur,
il m'incombe de travailler de manière très rapprochée avec
les acteurs et de veiller à ce qu'ils prennent du plaisir à jouer
dans le film. Aussi, je
fais très attention au cadre et aux couleurs. Je suis diplômé
d'une école d'art, alors ça aide. Mais je ne rationnalise pas
beaucoup, je suis toujours mon instinct.
Pensez-vous
que le film sera bien accueilli par les publics occidentaux?
Je pense que oui.
J'ai vu le film à Berl
in en compagnie du public, et les gens ont ri aux
mêmes endroits qu'au Japon.
Mlle Amami,
quels étaient les défis de vos deux derniers rôles, dans
Rendan et Inugami?
Eh bien pour Inugami,
j'ai du apprendre à faire du papier japonais traditionnel et pour Rendan,
j'ai pris des leçons de piano. Ce genre de leçons rend les rôles
encore plus difficiles à interpréter, croyez-moi! Pour Rendan,
j'ai reçu beaucoup d'encouragements de Naoto Takenaka, et grâce
à sa bonne humeur, j' ai vraiment pris beaucoup de plaisir à jouer
dans ce film.
Quel est le
budget d'un film comme Rendan?
Le
budget du film est 200 millions de yen, mais grâce aux chinois, il est
monté à 1 milliard de yen... je blague, bien sûr! Le tournage
n'a duré que 28 jours et le budget était très serré.
Le film s'est fait surtout grâce à TBS (Tokyo Broadcast System,
6° chaîne nippone).
Quel aspect
de votre mêtier préférez-vous: acteur ou réalisateur?
J'aime les deux,
et je veux continuer ainsi.
La maison est
un personnage à part entière du film. Comment l'avez-vous choisie?
Au départ,
je cherchais
une maison japonaise traditionnelle. Mais comme je suis moi-même
habitué à vivre dans des maisons de type européen, finalement
j'ai choisi une vieille maison à moitié influencée par
le style européen.
Comment s'est
fait le choix des acteurs?
C'est moi qui ai
choisi chaque acteur du film. Et dès que je vois un acteur, je suis comme
un styliste, je mets tel objet de décoration près d'un tel, telle
couleur près d'un autre. Je rajoute beaucoup de choses en fonction de
ce qu'ils m'inspirent et de ce que je pense être adapté à
la personnalité de chacun.
Au Japon, vous
êtes très connu pour vos imitations et vos grimaces.
Pouvez-vous
nous donner un aperçu de votre talent?
(Il réfléchit)
Eh bien... je peux jouer un homme ivre! (il s'exécute) Et... je peux
mettre mon poing dans ma bouche! (idem) (rires) Ca vous va comme ça?
(rires)
De quoi traitera
votre prochain film?
J'aimerais tourner
un jidai geki (film historique) musical, un film japonais très traditionnel,
et j'aimerais que Yuki Amami joue le rôle masculin principal!
Propos
et grimaces recueillis par Robin Gatto
au Festival de Berlin
2001
Traduction : Yuki Emi