L'Argentine brille à Toulouse
Compte Rendu
des 13èmes Rencontres Cinémas d'Amérique Latine
(12 au 20 mars 2001)
Si le festival
de Toulouse est l'un des plus passionnants qui soit, c'est d'abord bien entendu
en raison de la qualité d'une programmation riche et diversifiée,
qui présente le meilleur de la production latino-américaine d'une
année : de confirmations (la santé éclatante du jeune cinéma
argentin) en découvertes (le premier film fantastique de l'histoire du
cinéma bolivien, El Triangulo del Lago de Mauricio Calderón)
et de rétrospective historique (la période sud-américaine
de Pierre Chenal) en hommages en leur présence à des cinéastes
contemporains méconnus (le Chilien Silvio Caiozzi, le Vénézuelien
Diego Risquez), l'esprit frondeur de ses deux cinéphiles dirigeants (Esther
et Francis Saint-Dizier), toujours à la recherche d'un cinéma
novateur et exigeant qui puisse captiver un large auditoire, a une fois de plus
soufflé sur cette treizième édition. La foule qui se pressait
à l'entrée des salles, nombreuse et passionnée (les séances
de la compétition affichaient souvent complet), qui applaudissait chaleureusement
après les projections, qui venait rencontrer les réalisateurs,
a d'ailleurs agréablement surpris les membres du jury, qui ont exprimé
publiquement leur satisfaction devant son importance.
Mais c'est également
par son organisation des plus chaleureuses. La grande tente installée
dans la cour de la Cinémathèque, qui accueille chaque jour apéro-concerts,
déjeuners et dîners, est emblématique de la réussite
démocratique de cet événement essentiel à la vie
culturelle de la ville rose. Le public s'y mêle en effet le plus naturellement
du monde aux metteurs en scène, producteurs, comédiens, journalistes
et organisateurs, des connivences s'y créent, des amitiés et des
idylles y naissent... "La tente", animée par une équipe
de bénévoles à l'abattage journalier impressionnant de
générosité, devient ainsi un microcosme en perpétuelle
effervescence, sans frontières, sans hiérarchie, sans espace réservé,
où un spectateur peut questionner directement un artiste sur le sens
de son uvre, où l'auteur de ces lignes peut interviewer une réalisatrice
argentine à une heure du matin "parce que c'est la meilleure heure
pour dire la vérité", où chaque citoyen parle la langue
de son cur, qu'il s'exprime en anglais, espagnol, français... On
y parle de la vie, de l'Amérique du Sud, de la politique d'ici et de
là-bas, de musique et bien entendu de cinéma.
Nulle surprise
à ce que le cinéma argentin soit souvent au cur des conversations.
Depuis quelques années, les talents jeunes et motivés s'y comptent
par dizaines, les premiers films sont devenues monnaie courante, à tel
point que l'école de cinéma de Buenos Aires, la fameuse Universidad
del Cine, compte aujourd'hui plus de 4000 étudiants ! Après avoir
primé l'éblouissant Mundo Grúa de Pablo Trapero
(qu'on pourra voir le 25 avril en salles) l'an dernier, Toulouse consacre aujourd'hui
deux de ses compatriotes, Lucrecia Martel et Ariel Rotter. La première
réalise avec La
Ciénaga (dans la foulée de son prix du meilleur premier
film à Berlin)
le premier doublé de l'histoire du festival : Grand Prix et Prix de la
Critique. uvre admirable et d'une maturité saisissante, qui recueille
l'adhésion sans faille de tous ses collègues. A la question "Quel
est selon vous le meilleur film argentin de ces dernières années
?", les jeunes cinéastes argentins présents à Toulouse
répondent en chur et spontanément : "La Ciénaga".
Le second obtient avec Solo por Hoy un Prix du Public guère surprenant,
tant ce portrait attachant et quelque peu désenchanté de la jeunesse
argentine, où l'humour a néanmoins une place importante, a enthousiasmé
les spectateurs. Le film fera l'ouverture du Festival de Cinéma Indépendant
de Buenos Aires le 19 avril prochain.
Son seul rival
aurait pu être 25
Watts, la comédie "à l'américaine" des
Uruguayens Pablo
Stoll et Juan Pablo Rebella, primée à Rotterdam. Mais le public
a majoritairement voté pour une uvre dense et représentative
de l'époque d'un pays, plutôt que pour le décalque de Clerks
(écrit aux dires des auteurs avant le film de Kevin Smith), que certains
ont pu trouver un peu superficiel. Un troisième film argentin aurait
pu briguer soit le Prix de la Critique, soit celui du Public. Felicidades
de Lucho Bender, déjà présenté à la Mostra
de Venise, est également le portrait d'une société à
la dérive, inquiète et décontenancée face à
un avenir incertain. Il est à noter que les trois films ont un univers
visuel marquant. Il faut dire qu'Ariel Rotter a été directeur
de la photographie pendant dix ans, et que Lucho Bender vient de la publicité.
Si l'on ajoute à ces trois brillants premiers films les trois autres,
en cours de finition, remarqués dans les passionnants ateliers de "work
in progress" (Shhh... de Pablo Aguerro, El Juego de la Silla
de Ana Katz et Sabado de Juan Villegas, qui sera terminé à
temps pour le festival de Buenos Aires), il n'y a guère d'inquiétude
à avoir sur le renouvellement du cinéma argentin. El Juego
de la Silla, notamment, qu'on espère voir aux prochaines Rencontres,
sera une comédie formidable, au ton décalé presque jamais
vu, qui pourrait révéler une héritière argentine
de Nanni Moretti (Ana Katz y fait également une savoureuse composition).
C'est sans doute
pour ne pas oublier la dimension souvent politique d'un palmarès que
le jury présidé par Pablo Perelman a attribué une mention
à El Vecino, austère portrait des effets sur la population
chilienne de décennies de dictature. De politique, il fut aussi question
en fin de festival, puisque le second tour des élections municipales
françaises se tenait deux jours avant la remise des prix. On put y mesurer
la déception compréhensible d'un public curieux, ouvert et tolérant
face à l'élection d'un maire que l'on n'associe pas naturellement
avec les notions de progrès et d'interculturalité. Son passé
de ministre de la culture pourrait néanmoins le pousser, le succès
de la manifestation aidant, à augmenter nettement le budget des Rencontres
et à offrir un local permanent à l'ARCALT, association qui les
organise avec plus de bonne volonté que de moyens financiers. C'est le
moins que l'on puisse souhaiter à ce festival où chaque seconde
passée procure un profond enrichissement culturel et humain.
Grégory
Valens
Palmarès
Complet
Grand Prix
"Coup de cur" (20 000 F d'aide à la distribution
et sous-titrage offert par Titra-Film) :
La Ciénaga de Lucrecia Martel (Argentine, 2001)
Mention : El Vecino de Juan Carlos Bustamante (Chili, 2000)
Prix "Découverte" de la Critique Française :
La Ciénaga de Lucrecia Martel (Argentine, 2001)
Prix du
Public "Flash" : Solo por Hoy de Ariel Rotter (Argentine,
2000)
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