La Vocation tardive de Ronit Elkabetz
"Elle a un charisme énorme et ne s'en rend même pas compte !" déclarait à son propos l'an dernier Zakia Bouchaala, le réalisateur d'Origine Contrôlée, film dans lequel les spectateurs français ont découvert l'incroyable actrice israëlienne Ronit Elkabetz. Dans ce film, elle était Sonia, prostituée arabe à la beauté froide et mystérieuse. Dans Mariage Tardif du géorgien Dover Kosashvili, elle est Judith, une sensuelle marocaine prête à tout pour garder son homme malgré les différends ethniques et culturels. Dans cette interview, Ronit Elkabetz nous détaille la tardive naissance de sa vocation de comédienne et le tournage de son extraordinaire dernier film, projeté en sélection officielle "Un Certain Regard" à Cannes 2001.
Comment est née votre vocation de comédienne?
Cela a commencé de façon assez curieuse. Je n'ai pas eu de formation théâtrale, rien de tout ça. Tout simplement, il y a dix ans, on m'a proposé de venir à une audition en Israël pour un film qui s'appelle L'Elu [ou Le Prédestiné de Daniel Wachsmann, 1990, ndr]. Même moi, je ne savais pas de quoi il s'agissait. C'est l'histoire d'un grand rabin qui tombe amoureux d'une femme, ce qui est interdit par la Bible. J'ai dit; "Pourquoi vous faites la promotion d'un tel sujet?" On m'a dit: "Il faut que vous vous réveilliez, il s'agit d'un long-métrage de cinéma!" J'ignorais tout, je suis revenue le lendemain, j'ai fait ma première audition, j'avais 25 ans. J'ai commencé assez tard. J'ai pris ce rôle et à partir de là, tout a commencé pour moi. Le théâtre, j'ai commencé deux ans après. Je me souviens très bien de la sensation que j'ai eue quand je suis rentrée dans la pièce d'audition, j'ai senti que j'avais trouvé ma maison, c'était comme si toute ma vie j'avais habité dehors, comme une sans-abri. Et ça m'a sauvé la vie, si ça n'avait pas été ça, je ne sais ce que j'aurais fait. Je crois vraiment au destin, si tu es destiné à faire quelque chose, qu'importe l'âge et l'endroit, ça arrive et c'est tout.
Qu'est ce qui vous fascine le plus dans ce métier?
Quand je dis que ça m'a sauvé la vie, c'est que j'ai trouvé le moyen de parler. C'est comme si je n'avais jamais vraiment parlé avant, j'ai toujours eu du mal dans mes rapports aux autres et au monde. Et là, tout à coup, j'ai trouvé le moyen de parler aux autres, aux gens. Et c'est quelque chose de tellement important. En plus, c'est voyager, découvrir, visiter plein de mondes différents. Moi, je crois vraiment que tous les mondes possibles existent en nous, à l'intérieur. Et c'est une question quand je travaille sur un rôle, c'est une recherche de ce que j'ai déjà, de ce que j'incarne. C'est un dialogue qui se passe à l'intérieur, qui est très spirituel. C'est aussi un travail très technique, très fatiguant physiquement et moralement. Ce n'est pas évident du tout, mais j'ai toujours senti qu'il y a un fil qui fait la synthèse entre moi et tous les personnages du monde entier. On a quelque chose à se dire, et c'est de l'ordre de la recherche. Ca aide aussi à se libérer de soi-même; c'est la psychanalyse la plus pure qu'on puisse trouver. Je travaille tellement profondément pour trouver en moi le personnage d'un rôle qu'un psychiatre ne compte plus!
Que pensez-vous des rôles qu'on vous propose dans le cinéma israëlien? Quels sont ceux qui vous ont le plus marquée?
J'ai eu de la chance. Même si l'on ne fait pas beaucoup de cinéma, même si c'est un monde encore un peu vierge, on a les gens, le talent, on a tout, sauf qu'on n'a pas beaucoup d'argent, donc on ne peut pas beaucoup avancer, acquérir de l'expérience. Mais quand même, parmi les films que j'ai faits en Israël, je crois que j'ai tenu plusieurs rôles parmi les plus importants dans le cinéma israëlien. C'est vraiment une très belle chance, et surtout, ce qui m'intéresse, c'est la différence, l'humanité, la profondeur. J'ai incarné des rôles autour de la schizophrénie, une attardée mentale, des femmes qui ont des choses à se dire, à dire, à protéger. Pas forcément des femmes fortes, sauf que ce sont quand même des femmes qui ont un monde à l'intérieur d'elles. Je crois que chaque rôle a quelque chose de fort à proposer, il s'agit seulement d'être attirée par ça, de vouloir, de sentir. Tant que j'ai des choses à dire à travers un rôle, pour moi il est complet, fort, sensible, il présente tout ce qu'il faut pour un personnage qui est dans la vie.
Le personnage de Judith dans Mariage Tardif, vous le voyez comme quelqu'un qui souffre?
Beaucoup. Si l'on peut résumer en deux mots le personnage, c'est la souffrance et l'amour. Elle souffre de l'amour, elle aime tellement le personnage de Zaza et elle reste dans le secret, on la cache, et quand une femme aime comme elle aime, elle peut accepter tout ce que normalement elle ne peut pas accepter dans la vie, mais elle veut accepter tout, car elle veut faire tout pour qu'il reste. Quand on la trouve dans le film, elle est vraiment dans un moment désespéré, elle fait même de la magie noire pour intervenir sur la nature des choses. Elle se dit: "Qu'est ce que je peux encore faire pour lui? Je l'aime tellement..." Et ça, c'est quelque chose qui m'a touchée énormément. Quand on la voit, on voit toute de suite qu"elle souffre. Et malheureusement, elle termine dans la souffrance. C'est la vie pour elle dans ce moment, elle souffre par amour, et c'est parfois la pire des choses...
Quels propos le réalisateur vous a t-il tenus sur ce rôle? Quel sorte d'échange avez vous eu?
Il a dit: "Moi, j'ai écrit une phrase, et toi tu as donné un monde". C'est comme ouvrir une porte et découvrir un monde entier. Sur le papier, c'est une intention déclarée, ce n'est pas encore le "monde". Quand j'ai lu le scénario, je savais que Judith était une femme qui souffrait. J'ai parlé beaucoup avec lui de la souffrance de cette femme. Elle aime beaucoup Zaza, mais elle est fière. Moi, je sentais qu'elle pouvait tout faire pour lui. J'étais très touchée, la douleur est entrée dans mes veines. On a répété environ trois mois pour trouver bien les situations et tout ce qu'on voulait dire - pas trois mois pleins, car les autres acteurs devaient travailler sur la langue géorgienne. Mon personnage était le seul qui parlait hébreu. J'ai senti dès la première minute que Judith dégageait quelque chose de très, très fort, comme une boule qui reste en elle et menace de l'envahir et de la faire pleurer tout le temps. Mon conflit a été de ne pas trop sortir ça. Et on a parlé de ça. Le réalisateur a vu l'histoire d'amour entre eux, mais il n'a pas forcément vu ça. C'est quelque chose qui est venu des tripes, je l'ai senti physiquement, c'est quelque chose qui m'a dirigée. Entre nous, c'était très bien, on a beaucoup parlé, il était très ouvert, j'avais besoin d'analyser tout. Quand il s'agit des relations, dans la vie comme au cinéma, parfois on a beaucoup de choses à dire, et parfois, on n'a rien à dire, parce que ce qui est est plus fort que tout. Mais lui m'a laissée être. Pour moi, il n'y a pas vraiment de jeu, je crois qu'il faut vraiment vivre, vivre et vivre encore les sentiments et les émotions. Le cinéma est une affaire de sentiments, d'émotions, et quand on se retrouve vis à vis d'une histoire qui provoque des sentiments, on a gagné, ce n'est ni une question de langue ou de pays, c'est ça avant tout. Alors on a beaucoup parlé de sentiments...
Il y a au milieu du film une scène d'amour très physique, très forte. Vous a t-elle fait peur à la lecture du scénario, et comment a t-elle été tournée?
Ca n'a pas été facile du tout. C'était difficile car il s'agit d'une exposition totale du coeur et du corps. Mais pour moi, toutes les scènes sont difficiles, je me sens toujours nue quand je joue. Je me donne totalement... Alors, quand il s'agit d'une scène aussi sensible... Mais c'est aussi une scène très pure. On fait l'amour, mais qu'y a t-il derrière? J'ai adoré lire cette scène en fait, car j'ai découvert qu'une scène d'amour peut être tellement entière, tellement profonde, tellement nette, et ça quand même, c'est rare, on trouve ça rarement dans le cinéma. Normalement, une scène d'amour reste une scène d'amour, tout est joli, doux.... mais c'est pas ça du tout, dans cette scène d'amour, les personnages n'ont même pas la force d'avoir un vrai plaisir. Judith se prépare assez longtemps pour cette nuit, elle fait l'amour parce qu'elle aime cet homme, mais elle a peur qu'il s'en aille le lendemain, alors elle se prépare... La scène n'a pas été si difficile à tourner. On a tourné des heures et des heures; après, j'étais vidée... Mais je suis très contente. J'ai la sensation qu'on a donné quelque chose de très franc, très direct. C'est difficile d'exposer son corps devant tout le monde. Il y a plein de choses pour vous aider en tant qu'acteur. Mais je ne voulais rien. Ça ne m'intéressait pas vraiment d'avoir une lumière douce, ou un fond de teint des pieds au visage. J'étais là-bas avec tout ce que je sentais pour cet homme. C'était difficile, ça m'a pris des jours pour me débarrasser de tous ces sentiments... Maintenant, je me sens un peu embarrassée par rapport aux amis, à la famille, mais je suis fière de cette scène! (sourire) Elle est très forte, très nette, et c'est ça que je voulais, que je sentais.
Quels sentiments avez-vous eu par rapport à la fin du film?
La fin du film, c'est la séparation. Il n'y a pas pire que ça. Personnellement, j'ai eu l'horreur de vivre, de sentir ça. On voit bien que cette femme se prépare pour le pire. Toute cette histoire de magie noire, c'est parce qu'elle ne supporte pas l'idée de se séparer. Mais elle doit renoncer à cet homme. Ce qu'elle dit à sa mère n'est pas vraiment impportant. Ce qu'elle pense, c'est qu'elle ne peut plus être avec lui. C'est elle qui renonce. L'idée qu'elle est plus vieille que lui, pas vierge et pas de la communauté géorgienne, elle s'en fout. Si elle voulait être acceptée par la famille, c'est parce qu'elle aime vraiment cet homme. Alors, elle a fait tout ce qu'elle pouvait faire, des ultimatums à la magie. Mais voilà, la fin, c'est la séparation. Le temps va faire son travail, mais c'est horrible. Et quand j'ai vu le film, j'ai pleuré, je m'identifiais à ce personnage, j'ai pleuré avec elle...
Propos et images recueillis par Robin Gatto-Breuil au Festival de Cannes 2001