Devinettes cannoises
Cannes est une liturgie, une messe, avec ses grands prêtres et son rituel.
L'année 2001 va permettre de découvrir le fonctionnement de la nouvelle sainte
trinité, composée de Gilles Jacob (président), Thierry Frémaux (délégué artistique)
et Véronique Cayla (directrice générale). La volonté de secret absolu qui
entoure le choix des films jusqu'à la dernière ligne droite, notamment pour
la sélection française, tout comme la désignation des jurés absolument confidentielle
(hormis l'annonce du nom du président faite un ou deux mois avant la manifestation,
parfois plus) , tout cela en agace plus d'un.
Chaque
juré est appelé personnellement par Gilles Jacob entre décembre et mars avec
l'obligation de garder la nouvelle strictement secrète jusqu'à la conférence
de presse de fin avril. Par précaution, le président demande aux élus de ne
même pas en parler à leur conjoint, famille, ou amis, pour éviter les fuites.
Et il faut reconnaître que le système marche plutôt bien. Les jurés eux-mêmes
ne découvrent le nom de leurs condisciples que lors de l'annonce face à la
presse. Il y a cinq ans, pour satisfaire aux souhaits d'Isabelle Adjani, présidente,
ont été éliminés tous les journalistes ou professionnels qui participaient
traditionnellement au jury. Il ne reste désormais que des " artistes " au
sens plein, acteurs, réalisateurs ou auteurs.
La règle a plu à Gilles Jacob, et il la maintient au vigueur. Jusqu'à la prochaine
exception… Phlippe Labro cette année a plusieurs casquettes, dont celle de
cinéaste ( sept longs métrages à son actif ) et aussi d'écrivain, mais il
est toujours le vice président de RTL. Du côté de ceux qui achètent les films,
qui les distribuent ou qui les produisent, on se livre à de savants calculs
de probabilités dès la publication des fameuses sélections. Avec vingt-cinq
titres de films d'un côté, et dix noms de jurés de l'autre, beaucoup se font
fort de sortir de leur chapeau, de leur cerveau ou de leur ordinateur, un
palmarès possible, probable, voire certain. Il est vrai aussi que certains
titres qui n'ont pas encore trouvé d'acquéreurs, se vendent ou s'achètent
un certain prix à dater de ce jour où les paris sont ouverts sur ce que sera
la future Palme d'Or deux ou trois semaines plus tard. Le cas de La Ballade
de Narayama ( Palmé en l983 ) est resté célèbre comme l'un des beaux coups
de poker joué en plein Cannes par un distributeur-programmateur très doué,
à savoir Jean Hernandez aujourd'hui chez Océan Films.
Comment tout prévoir, tout anticiper dans un jeu basé sur le seul désir ?
L'un
des éléments déterminants et imprévisibles est bien sûr la fraîcheur du regard
et le choc de la découverte dans la grande salle du Palais, devant des films
que pratiquement personne n'a encore vus, hormis les délégués. Et encore se
font-ils parfois une opinion sur des films non terminés, non mixés, dont on
leur envoie une pré-copie partielle sur video, faute d'avoir la version 35
millimètres déjà tirée… Comment anticiper ce qui va bien pouvoir se passer
devant des titres comme Van Gogh, Adieu Ma concubine, Apocalypse
Now, Thérèse, Pulp Fiction, La Leçon de Piano, Underground
ou Dancer in the Dark ?
Autre point à ne pas négliger dans le jeu subtil préparé par la direction
cannoise, c' est l'ordonnancement du calendrier, fixé en accord avec les distributeurs,
en fonction de leur éventuelle sortie en salles en même temps que leur passage
au festival. Cette chronologie a ses moments-clés, ses jours fétiches : pour
certains, il faut absolument être programmé le deuxième week-end, pour bouleverser
la donne au dernier moment. Pour d'autres, la meilleure date, est le mardi
ou mercredi au milieu du Festival, quand les jurés s'essoufflent et commencent
à chercher un vrai coup de cœur. Beaucoup de Palmes récentes ont été projetées
à mi-parcours, juste avant la délibération de mi-parcours des jurés.
Mais comment deviner l'alchimie humaine qui va se former autour du président
? Que va-t-il se passer cette année autour de Liv Ullmann qui était déjà membre
du jury en l978, sous la présidence d'Alan J.Pakula, décernant la palme à
l'Arbre aux sabots d'Ermanno Olmi, qui revient cette année dans la compétition
avec Le Métier des Armes ? Comment va-t-elle fonctionner avec son équipe
composée de cinq réalisateurs (Mimmo Calopresti, Moufida Tlatli, Terry Gilliam,
Mathieu Kassovitz, Edward Yang) de trois actrices ( Julia Ormond, Charlotte
Gainsbourg, Sandrine Kiberlain ) et d'un écrivain, Philippe Labro ?
Là encore, chaque président a ses méthodes de travail : il y a eu les autoritaires
façon Wenders qui réunissait chaque jour les jurés pour une séance de travail
et les obligeait parfois à revoir deux fois un film avant de se prononcer.
Il y a les calmes comme Eastwood, qui se contentait de petits échanges dans
les coulisses de la loge, quand les jurés boivent un café ensemble avant de
voir le film en compétition. Il y a ceux qui imposent les horaires de projection,
le matin à 8 h 30 ou le soir avec le gala, à 19 h 30. Pour Depardieu, il n'était
pas question de se lever si tôt, et Gérard n'a jamais vu un film avant l l
heures du matin, alors que Besson était debout à l'aube…etc…
Tout
s'achève toujours de la même façon, par l'ultime conclave le dimanche matin
dans la villa Domergue, sur les hauteurs de Cannes, où le jury est conduit
et enfermé jusqu'au soir, avant la cérémonie de clôture…
Pour conclure, disons que le 54ème Festival s'annonce comme un cru très ouvert
avec beaucoup d'œuvres de qualité, signées par des fidèles de Cannes qui reviennent
en grande forme, comme Moretti, les Coen ou Lynch, sans oublier la forte participation
asiatique et japonaise. Mais il y aura aussi d'autres chocs à prévoir, comme
le Kandahar de Mohsen Makhmalbaf, ou The Pledge de Sean Penn…Après
la palme au Danois Lars Von Trier, à qui ira-t-elle cette année ? La France
est en force et en forme, et les quatre français du jury vont certainement
se battre pour défendre un Dupeyron très attendu, ou un Cédric Kahn
impressionnant.
Pour
terminer, je vous livrerai deux secrets, deux superstitions qui accompagnent
le rituel des marches avant l'annonce de la Palme : l'attaché de presse Jean
Pierre Vincent qui a gagné dix Palmes d'Or attribue à son éternel tee shirt
noir qu'il porte sous son smoking des vertus magiques. Tandis que le patron
de Bac Films Jean Labadie, (déjà cinq palmes) met toujours une allumette dans
ses chaussures vernies avant d'aller au palais.
Sans parler de ceux qui consultent des devins.
Allez-y, les paris sont ouverts, faites vos jeux, et envoyez-nous vos pronostics
!
Michel
Pascal